Maître F.T. Pacere « Il n’y a quasiment plus de griots mossi au Burkina Faso. »

Pendant que je tente une nouvelle fois de passer la frontière nigérienne, je vous laisse encore un jour à Ouagadougou.

Dès mon arrivée à Ouagadougou, tout le monde m’a conseillée d’essayer de rencontrer Maître Frédéric Titinga Pacere. Essayer seulement parce que Maître Pacere est un homme très occupé. « Hommes de lettres  et de culture », Me Pacere est également avocat et plaide depuis 1985 au Tribunal Pénal International.

Ma chance, c’est que les plaidoiries du procès auquel il prend part sont terminées. Et qu’il s’accorde quelques mois de répit chez lui, au Burkina, pour souffler et  s’occuper de son musée de Manega, « le plus grand musée privé d’Afrique de l’ouest », précise-t-il, le musée de la Bendrologie.

Souffler un peu et, au passage, publier quelques bouquins, sa spécialité. La liste de ses ouvrages est si longue qu’il peut se permettre d’en placer un titre à peu près dans chacune de ses réponses !

La Bendrologie est un concept dont il est l’inventeur. C’est la science du bendré, le tam-tam parleur chez les Mossi, peuple du Burkina Faso.

Ainsi, hors des discours écrit et oral, il existe le discours tambouriné.

Dans cette langue du tam-tam, pas de sujet, de verbe ou de complément. « C’est une juxtaposition de devises et de formules. Chaque Roi choisit sa formule. Chaque métaphore donne des informations sur le contexte économique, politique, social et culturel.  » Ainsi dans une culture de l’oralité sans registre ni archive, le tam-tam parleur renferme l’histoire du pays mossi et des différentes cours royales qui le composent. « Mais il faut en connaître les codes pour comprendre le discours. « 

Or, d’après Maître Pacere, de moins en moins de personnes au Burkina Faso sont capables d’interpréter les rythmes traditionnels du bendré. « Ce n’est pas une langue à la portée de tous. Seuls les anciens et les chefs coutumiers sont supposés en posséder les clés. Très peu de femmes comprennent le bendré. »

Lui se dit « prince héritier » de la cour royale de Manéga et, en tant que tel, a pu côtoyer très jeune des équipes de griots rattachées à sa cour et apprendre la langue du tam-tam. C’est à Manéga qu’il a choisi de faire construire son musée de la Bendrologie. Lui, « le premier enfant de sa région à avoir été à l’école et à l’université » voit comme une mission la préservation par tous les moyens de sa culture ancestrale. « Cette culture n’est pas seulement en danger. Elle est tout simplement en train de disparaître. »

« Sur toutes les cours royales mossi, il n’y en a plus que trois où il y a encore des équipes de griots. Il n’y a quasiment plus de griots Mossi en exercice et ceux qui jouent du tam-tam… je ne peux pas dire qu’ils ne connaissent rien … mais ils  en connaissent très peu. »

« Il y a quelques années j’ai fait venir dix des plus grands griots de l’empire mossi, ceux de la cour du Mogho Naba*. Le roi ,normalement, a 330 devises, des formules de sagesse. Je leur ai demandé s’ils pouvaient me les citer. A eux tous, ils n’ont pas pu m’en citer plus de dix. »

En 1984, Maître Pacere identifie 20 griots pour donner des cours avec lui à l’université de Ouagadougou. « Le dernier de ces griots est mort l’année dernière. Et nous n’avons rien prévu pour préserver ce savoir. »

Son musée il l’a construit sur fonds privés uniquement. « J’écris régulièrement des lettres aux ministres de notre gouvernement pour leur demander de faire quelque chose pour la préservation de la culture. Mais on ne répond même pas à mes courriers. »

Alors Maître Pacere ajoute régulièrement des lignes à la liste de ses publications et de ses titres honorifiques. Ecrire, écrire, il faut tout écrire. Et tant pis si le papier n’est pas fidèle à l’âme de la tradition orale. « Il faut faire feu de tout bois, répond Maître Pacere. Ce n’est pas l’idéal mais nous n’avons pas le choix. Il faut cette base de travail pour les prochaines générations. » Mais de qui parle-t-il donc ? A en croire le Pr Alain Sanou, ces « prochaines générations » ne s’intéressent pas beaucoup à ce patrimoine-là.

Maître Pacere continue d’écrire, obstinément. Et à ses piles de livres, il veut ajouter un édifice : la construction d’une école de tam tam parleur. Là encore, selon lui, « il faut faire feu de tout bois » et ouvrir l’école à tous, qu’ils soient fils de griots ou non.

* Mogho Naba est le roi des mossis

28/12/2009

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