Pr. Alain Sanou : « Les cours de littérature orale n’intéressent pas les étudiants. »

 

La conservation du patrimoine oral burkinabè ?   » Pfff. C’est comme si nous étions en train de brûler nos châteaux de la Loire. »  Peu d’espoir dans cette réponse chambordienne, inspirée sans doute par les années qu’Alain Sanou a passé sur les bancs de l’Université de Tours à étudier l’ethno-linguistique.

Aujourd’hui, Alain Sanou est professeur de Littérature orale à l’Université de Ouagadougou . Des cours qui n’attirent pas grand monde.  » On nous considère un peu comme une secte difficile à intégrer. » Ceux qui suivent le cursus proposé, cursus qui permet d’apprendre les techniques de collecte sur le terrain, dans les villages, de transcription et de traduction, sont souvent « très militants ».

Cela s’explique, selon le professeur, par l’absence d’une politique de démocratisation de l’éducation. « La part d’étudiants d’origine paysanne est très faible. La majorité est issue de la classe moyenne et n’a pas grandi dans une culture de l’oralité. » 

« C’est là une ambiguïté de l’Afrique. L’élite se revendique d’une culture traditionnelle dont elle ne fait pas la promotion. » La littérature orale est même regardée de très haut. L’oralité ayant pris une connotation passéiste. « S’intéresser à l’oralité dans notre culture est presque regardé comme une arriération. »

Mais ça veut dire quoi littérature orale d’abord ?

Après une inspiration solennelle, en bon pédagogue, le professeur Sanou répond en corrigeant ma question : « d’abord qu’est-ce qu’une culture de l’oralité ? C’est une société où la voix est le moyen de transmission et de conservation du savoir. » Comme le livre, la voix en tant que support du savoir, fait donc l’objet d’un traitement particulier. « On distingue des genres oraux, la poésie ou la parole sacrée par exemple, que l’on sépare bien de la simple conversation. Comme pour la littérature écrite où l’on fait une différence entre la Pléïade et Barbara Cartland*. »

L’oralité cultive la mémoire et force l’homme à avoir une conception concrète des choses. « Un très bon exemple : le temps. Quand on donne une indication de temps, dans une culture de l’oralité, c’est toujours par rapport à un événement concret ou c’est « le temps de faire quelque chose ». » Les dates de naissance précises n’ont pas de sens. Le temps découpé n’existe pas. On est né l’année de la grande sécheresse ou on est assez vieux pour avoir connu le père du chef.

Sans livre pour apprendre et transmettre, l’éducation se fait de manière collective. « On ne grandit pas seul mais dans un groupe. Ainsi, l’éducation orale passe par beaucoup de rites vécus collectivement. » Comme la circoncision ou l’initiation. « C’est d’ailleurs une faille de l’oralité. Elle ne laisse pas beaucoup de place à l’individu, à l’épanouissement personnel, à la fragilité. Les problèmes sont collectifs. »

Une autre faille qui handicape la culture orale, c’est que la parole, d’un locuteur à l’autre, peut être modifiée, altérée. Cela pose le problème de sa sauvegarde mais cela pose aussi la question de sa valeur juridique. « Pour qu’un contrat oral soit respecté il faut que les parties s’entendent sur le comportement à adopter. Mais si l’une affirme avoir dit ou entendu autre chose, on ne peut rien faire. »

Le Pr Alain Sanou conçoit sans difficulté que la voix comme moyen de transmission ne convient plus aux réalités actuelles. « A l’école moderne, avec les nouvelles matières à enseigner, les formations universitaires comme les mathématiques ou la médecine, on comprend bien que l’oralité pose problème, que la mémoire peut être vite saturée sans support écrit. »

Mais pour le Pr Alain Sanou, intégrer la modernité dans la culture traditionnelle orale, ce n’est pas écrire la littérature orale. « Ecrire, c’est faire entrer la parole dans un autre système de transmission. Quand on retranscrit un récit que l’on a entendu, c’est simple, une fois qu’on le relit, ce n’est jamais la même chose. Le débit change. Notre attention ne se focalise pas sur les mêmes éléments. »

Pour lui, « la conservation doit se faire par l’organisation d’une transmission de l’oralité. Il faut former des gens à l’école traditionnelle. » Des conteurs ? « Pas seulement des conteurs car l’oralité ce n’est pas seulement des contes. Quand un jeune homme passe le rite d’initiation, il apprend à être un bon conteur, un bon médecin, un bon cultivateur. Il apprend aussi à se maîtriser devant une femme. »

Pour que la parole survive, il faut donc qu’elle soit transmise de manière vivante. . « C’est à l’Etat de prendre cela en charge. » Mais l’Etat s’intéresse peu, pour ne pas dire pas, à ces questions-là.

Le Professeur Sanou travaille depuis des années sur la place de la parole dans la culture bobo et passe plusieurs mois par an dans les villages pour cela.

Il n’essaie même pas de chercher des financements publics.

 

23/12/2009

3 Réponses pour “Pr. Alain Sanou : « Les cours de littérature orale n’intéressent pas les étudiants. »”

  1. Redigé par Alexis:

    La question, c’est est-ce que les gens sont prêts à aller à l’université pour prendre des cours de littérature orale ? Vu que ce nom est allié aux traditions qui me paraissent plus présentes dans les villages qu’à la ville, il est difficile de demander à des citadins de s’intéresser à cette « oralité » qui semble dépendre en premier lieu de rites d’initiation liés à un mode de vie qui n’est pas celui de la ville.
    « Etre un bon conteur, un bon médecin, un bon cultivateur, se maitriser devant une femme » : quel est réellement le rôle du Pr Sanou et de l’université là-dedans ? Ce cours est-il plutôt un cours d’ethnologie ou véritablement une « formation » à l’oralité telle qu’apprise par les jeunes dans les villages à travers leurs rites de passage à l’âge adulte ?

  2. Redigé par amelie:

    Le cursus proposé en littérature orale qui existe actuellement à l’université forme les étudiants à la collecte sur le terrain : comment exposer son projet une fois arrivé au village, comment gérer le matériel d’enregistrement, comment retranscrire les enregistrements et comment les traduire et les exploiter ensuite.
    La formation traditionnelle que le Pr Sanou souhaite voir émerger n’aurait pas pour but de modeler des adultes « à l’ancienne ». A mon sens, il s’agirait de constituer une bibliothèque vivante, plurielle et éphémère. L’existence de ce patrimoine oral ne serait possible que s’il y a quelqu’un pour entendre, comprendre, apprendre, mémoriser puis transmettre à son tour. Un peu comme on tente de sauver certaines langues. Quand il n’y a plus personne pour parler une langue et plus personne pour la comprendre, elle meurt.

  3. Redigé par Alexis:

    Il s’agit donc de transmettre un savoir, d’être un relais. Tout à fait d’accord. Merci pour ces précisions, car j’avais eu du mal à comprendre véritablement le rôle du Pr. Sanou dans tout ça. Bon courage pour la fin du voyage. Et bonnes fêtes.