Ibrahima Diabaté, jeune griot de Kéla

Ibrahima Diabaté à Siby

De cette escapade d’un jour à Siby, moins de cent kilomètres au sud-ouest de Bamako, je n’attendais qu’un peu de calme et de verdure loin de la poussiéreuse capitale. Cherchant un guide pour une promenade dans les monts Mading, j’y ai rencontré par hasard Ibrahima.

Ibrahima comment ? « Diabaté. »« Tu es griot alors ? » « Merci !* »

Et pas n’importe quel griot Diabaté ! Un Diabaté de Kéla.

Avec Kita, Kéla est présentée comme LA ville des griots. Le grand-père d’Ibrahima, aujourd’hui décédé, était le chef des griots de la ville, un homme donc très puissant.

Pour ma part, les pieds enfermés dans de vilaines baskets, crème solaire, bouteille d’eau et sac à dos,  j’étais plus en mode rando qu’interview. C’était dimanche tout de même !

Je n’ai pas eu à me faire violence. Ibrahima parle seul. Non pas qu’il soit narcissique ou qu’il s’écoute parler, loin de là. Il semble deviner ce qui intrigue et interpelle. Et devance mes questions, me prouvant par ses réponses qu’elles étaient, de toute façon, réductrices.

Ibrahima Diabaté
Un brin poseur cet Ibrahim avec sa coupe de cheveux parfaite, sa casquette, sa guitare. Comme si c’était l’accessoire évident du randonneur ! Pendant que je m’essoufle, les joues rouges et le front luisant, dérapant  sur des cailloux vicieux, lui, gambade, en jean et basket blanches en grattant un air mélodieux.

On lui pardonne vite ses manières tant on apprend. Jamais à court d’histoires, d’anecdotes, Ibrahima parle.

Dans sa famille, on joue de la musique, on chante, on apprend depuis tout petit les rites, les mythes fondateurs, les lignées et les interdits. « Chacun va là où il se sent bien. Mes frères sont musiciens. Moi c’est l’histoire que j’aime. »

Et il raconte.

La naissance de Soundjata Keïta, le fondateur de l’empire mandingue. L’épopée du futur conquérant. Et nous voici sous l’arche de Kamadjan, un des lieutenants de Soundjata Keïta qui, pour prouver, sa bravoure et son dévouement, aurait décoché une flèche dans la roche, y perçant un trou et déclarant « un jour on appellera cela, l’œuvre de Kamadjan »

L'arche de Kamadjan

 

Je savais qu’il fallait faire très attention aux chiffres quand on offre des cadeaux sans avoir très bien de quoi il retournait. Les chiffres ont un sexe. « Le 3 est mâle et le 4 est femelle. Pour être homme, l’homme doit d’abord chercher le savoir, puis le mettre en œuvre par son travail et doit utiliser de manière juste et honnête le fruit de son travail. » Savoir, travail, droiture, trois éléments constitutifs. Plus prosaïquement, le 3 et le 4 font référence à d’autres éléments constitutifs des sexes masculins et féminins.

Un peu de géomancie

Dans la case traditionnelle, on retrouve ces chiffres. Trois pierres pour faire l’âtre où l’on cuisine. Quatre poutres plantées dans le toit en chaume pour indiquer les quatre points cardinaux, également les quatre éléments. « Le 3 et le 4 additionnés donne le 7. Un chiffre humain car imparfait. Le 2, c’est le lien, l’autre, le couple. » Et le 1 ? « Le chiffre 1, ça n’existe pas ici. Un c’est Dieu, c’est le mystère, c’est le sacré, inatteignable. »

 Siby

Le choix de l’oralité face à l’écrit me fascine toujours autant. « Moi je suis un homme du XXI ème siècle, j’écris et je pense qu’il faut écrire pour que les récits soient préservés. Mais l’écrit n’aura jamais autant de force que la parole. » Ibrahima se souvient de son grand-père qui lui disait « mon fils, tu viens vers moi pour apprendre et je parle. Je sais que tu écriras ensuite. Mais sache qu’une fois couchée sur le papier, la parole est comme emprisonnée. Elle n’a plus de vie. Quand on veut de l’eau, on va au fleuve. Quand on cherche le savoir, il faut aller vers ceux qui savent et les écouter. » Comment lui comprend-il cette puissance de l’oralité ? « Un texte, on peut le lire à n’importe quel endroit, n’importe quel moment. Mais pour entendre l’enseignement d’un vieux, il faut être là, présent au moment où la parole est dite. C’est ce qui lui donne toute sa force. La parole est quelque chose de vivant, de partagé entre celui qui dit et celui qui écoute. »

 Ibrahima Diabaté

Lui, jeune griot, descendant d’une famille ancestrale regarde de loin les stars maliennes. Griots, griottes célèbres que l’on entend en boucle à la radio, à la télévision. « C’est bien, ils gagnent de l’argent. Mais en Europe, dans le monde, on ne connaît des griots que ce que l’on voit de ces artistes là. Alors qu’à Bamako, les célébrités ne font que reprendre ce que chantent depuis des siècles des artistes locaux de Kita, de Kéla… » 

Les billets qui pleuvent en plein concert, il connaît. Il a déjà vu. « Avant, les dons au griot étaient perçus autrement. Quand tout le monde partait travailler aux champs à longueur de journée, personne n’avait le temps de s’occuper des mariages, des conflits familiaux ou commerciaux, des dialogues entre villages…C’était le griot qui parlait aux différentes parties, aux chefs de famille, qui se déplaçaient pour informer de tel ou tel événement. Pendant ce temps, lui-même ne pouvait pas aller cultiver ses terres. Alors en retour, pour cette fonction sociale, les gens du village lui donnait des céréales. On dit ici : « un sac n’est droit que s’il est rempli » Aujourd’hui les choses ont changé. Et les sacs de céréales se sont transformés en argent. »

D’ailleurs lui n’aime pas beaucoup le mot « griot ». Il se dit « djeli ». « Griot c’est un mot portugais je crois, ça veut dire crier. Djeli, c’est le sang. »

Avec ses revenus de guide, il a construit un campement à Kéla. Il rêve d’en faire un lieu de rencontres culturelles où l’on pourrait venir écouter les vieux raconter.

 Ibrahima Diabaté

Je ne crois pas avoir fait trop de publicité depuis le début de ce voyage. Entorse ponctuelle : si vous passez au Mali et que vous souhaitez accompagner vos pas de récits et d’explications riches, appelez Ibrahima. (enfin, écrivez moi d’abord pour que je vous donne ses coordonnées)

* Je me demandais pourquoi on me remerciait régulièrement depuis le début quand je ne faisais que répéter ce que l’on venait de me dire. « Merci », ici, est aussi utilisé pour dire « tu m’as compris »

** Merci à Matthieu pour ses photos

08/12/2009

Une Réponse pour “Ibrahima Diabaté, jeune griot de Kéla”

  1. Redigé par Maria Madalena:

    Ça va?
    Ça va bien, e toi?

    Merci!