Dama Sacko (2) « L’individu n’existe pas en Afrique »

Adama Issa Sacko

Quand je suis retournée voir Dama, j’avais très envie qu’il me parle de gris-gris, de têtes de singes séchées, de sang de poule et de vilains sorts.

J’ai dû mal à croire aux histoires d’hommes transformés en animaux, de serpents qui font des kilomètres en une nuit, de filtres d’amour…mais mine de rien, j’évite toujours de passer sous les échelles, je n’aime pas trop que l’on ouvre les parapluies à l’intérieur, je ne retourne jamais le pain et je jette du sel un peu partout quand j’en renverse. On ne sait jamais.

Dama est bien d’accord avec moi. « Dieu nous protège mais il a dit à l’homme de se protéger aussi avec ses moyens. » Dama en tant que djeli a appris quelques techniques. Le reste, il le laisse aux marabouts. « Si tu ne sais pas comment réciter toutes les formules, tu les mets dans les amulettes que tu portes. » Ces petits sacs de cuirs portés au bout d’une lanière, depuis que je suis en Afrique, je les aperçois un peu partout. A la hanche des hommes au sortir de la mosquée, autour du cou des enfants, accrochés au-dessus d’une porte ou en train de se balancer sous le rétroviseur d’un car rapide. Pierre, un Français qui m’accueillait à Matam, a un jour trouvé un petit sac dans son jardin. Il ne l’a pas ouvert. On lui a conseillé de vite s’en débarrasser. « On m’a aussi dit de ne jamais laisser de cheveu ou d’objet personnel traîner. »

Arbre à louches

Chacun ses petits sortilèges Dama, lui, a un cure-dent spécial. Je n’ai pas bien compris ce qu’il en faisait mais « tu ne peux plus mentir, tu ne peux que dire la vérité et ta parole est écoutée. » Il n’avait pas pris ses cure-dents ce jour-là mais j’ai quand même fait très attention à tout ce que je disais jusqu’à la fin de l’entretien. Encore une fois, on ne sait jamais.

« Ce n’est pas de la superstition, anticipe Dama. Ce sont des observations. Moi je suis né après une fille et avant une autre fille. Ma chance, c’est les femmes. » Ainsi, les jours où il doit faire quelque chose d’important, il préfère croiser une femme quand il quitte sa maison. « Si c’est un homme que je vois en premier, je rentre chez moi et je ressors. »

On ne badine pas avec la parole du djeli. Dama m’assure qu’il peut faire perdre la voix à celui qui s’exprime sans en avoir l’autorisation. « Un djeli qui se comporte mal peut même perdre sa personnalité ! »

« Toute chose a une mère mais la parole est mère de toute chose. » Dama aime bien ce genre de phrases. Il la dit même deux fois pour être sûr que je note.Adama Issa Sacko

Dama est craint et respecté. On vient lui demander conseil avant de choisir une femme. « A sa démarche, à sa manière de se tenir, à sa place dans la maison quand je vais la voir et à mille autres choses, je peux dire si c’est une femme qui aura de l’avenir, si elle aura des enfants. »

Une « bonne femme » d’après Dama, ce n’est pas forcément une belle femme. C’est une femme qui ne fait pas d’histoires, qui est conciliante et qui sait garder les secrets. « Parce qu’un homme n’est pas un homme sans une femme. C’est à elle qu’il confie ses problèmes, ses doutes. C’est à elle qu’il demande conseil. »

Une « bonne femme », c’est aussi une femme qui appartient au bon groupe, à la bonne famille. « Si tu ne sais pas si tu peux te marier avec une Traoré ou une Sacko, tu vas voir le djeli qui pourra te le dire. » Le djeli positionne les uns par rapport aux autres. Il structure le groupe. « Sans les traditions, la société n’existe pas. »

Plutôt élevée à la sauce « libre-arbitre », je conteste. Quand un enfant vient au monde ici, sa vie est déjà conditionnée par sa place dans la famille, par son nom, son ethnie…Dama sourit « mais son père l’est aussi. »

« L’homme en tant qu’individu n’existe pas en Afrique. L’homme doit comprendre qu’il n’est rien sans les autres. Il naît dans leurs bras. Il meurt dans leurs bras. » (celle-là aussi, il la dit deux fois)

Nous voilà à des milliers de kilomètres des concepts d’épanouissement personnel, d’achèvement individuel, de quête de soi. Je lui dis. Je ne lui apprends rien. Il connaît, il a beaucoup voyagé en Europe. Alors, il rigole. « Votre problème en Occident, c’est que tout tourne autour d’une seule personne :  moi, moi et moi-même. Chez vous, quand on a un souci on a que la solution que l’on trouve dans sa tête ! »

« La solitude pour nous, c’est une malédiction. Quand on voit quelqu’un seul, on pense : c’est un étranger ou c’est un fou. »

Le puit du centre

Et pour que personne ne se retrouve écarté du groupe, le djeli veille à ce que les interdits et les règles soient respectés. Une règle étonnante dont  j’ai déjà parlé, c’est la parenté à plaisanterie ou cousinage à plaisanterie. Cela peut être entre villages, entre familles comme les Touré et les Sacko, entre groupes comme les Peuls et les forgerons, entre parents « on peut tout se dire, on peut se moquer, on peut s’insulter mais on ne peut pas se fâcher. Cela permet de régler beaucoup de conflits. »

Autre méthode. Les mariages de lignées. « Si j’ai un frère. Son fils mariera ma fille et inversement. Comme cela personne ne peut avoir envie de partir puisqu’on est déjà chez soi. »

Mais si le fils en aime une autre ? « Il prendra une deuxième épouse. » Et si la fille en aime un autre ? Pas de réponse.

Le divorce doit être évité à tout prix. « Quand l’un des deux veut divorcer. Il donne rendez-vous sous un arbre à la belle-famille. Il s’arrange pour arriver bien avant car personne ne doit se croiser. Il dépose dix noix de kola. Quand la belle-famille les trouve. Elle comprend. »

Et quarante-cinq jours après, l’arbre mourra.

11/11/2009

3 Réponses pour “Dama Sacko (2) « L’individu n’existe pas en Afrique »”

  1. Redigé par Pierre:

    A propos du petit sac trouvé devant ma porte, la veille de ton départ, je l’avais jeté dans la rue. N’empêche, je me demandais bien ce que c’était donc le lendemain matin, juste après ton départ (trop rapide… tu n’as même pas pris ton thé) je suis allé le ramasser. C’était soigneusement emballé dans deux épaisseur de sac plastique, le tout bien fermé par un lien. J’ai vite compris de quoi il s’agissait…Disons que c’est exclusivement féminin et que c’est intime. Je vous tiendrai au courant de la prochaine livraison… Peut être que la messagère se montrera cette fois-ci.

  2. Redigé par Vincent:

    J’ai enfin mis les pieds dans ton blog et je ne le regrette pas c’est dépaysant même si je connais bien le Mali. As tu pensée à l’émisson « Allo la planète » sur France Inter de 23h à 1h Tu pourrais passé en direct pour raconter ton périple je pense que cela intéressera les auditeurs sinon j’ai eu Djiby au téléphone hier soir Il t’attend de pied ferme à Bamako et comme on dit au Mali « Allah ka sira diya » ( Bon voyage ) !!

  3. Redigé par ADAMA ISSA SACKO:

    bonjour Emilie,je suis heureux de ce que j’ais lu sur DAMA SACKO.j’aimerais apporter une rectification au nom .au lieu de dama sacko c’ert ADAMA ISSA SACKO l’auteur de