La parole menacée / Entretien avec Sandra Bornand (2/2)

« Ce qui m’a vraiment donné envie d’étudier cette parole du griot, c’est tout d’abord ma rencontre avec Dialba. » se souvient Sandra.

Puis, la question centrale de mon travail est venue d’une observation : un jour, lors du mariage d’un membre de la famille parmi laquelle je vivais, j’ai vu le jeune marié trembler à l’écoute de sa généalogie. J’ai alors demandé ce qui se passait et les gens autour de moi m’ont dit que c’était normal. J’ai alors voulu comprendre ce qui provoquait de tels tremblements et ce qui se jouait à ce moment. Ceci m’a amenée sur la piste du pouvoir du jasare et de sa parole : alors qu’il est clairement considéré comme “inférieur” au noble, il prend tout à coup pouvoir sur lui et cela grâce à sa parole

L’apprentissage de la parole du jasare. L’apprentissage commençait à l’âge de sept ans. Si la plupart des griots m’ont dit qu’ils étaient obligés de suivre l’apprentissage, certains d’entre eux m’ont dit que le suivaient ceux qui le souhaitaient. J’ai un peu de peine à croire à l’histoire du choix de l’enfant car ce n’est pas une société où l’enfant est au centre et peut décider, d’autant plus que les griots avec lesquels j’ai le plus parlé étaient âgés et qu’à l’époque on suivait le chemin de son père. Il est vrai qu’aujourd’hui ce n’est plus forcément le cas et qu’aucun des enfants de Djéliba/ Dialba a repris le flambeau.

Après la colonisation, c’est le fils qui se montrait le plus intéressé qui passait plus de temps avec son père et pratiquait le plus.

Juste avant la nuit, les enfants de jasare allaient chercher du bois et allumaient un feu autour duquel ils se rassemblaient. Les élèves n’étaient pas forcément du même niveau car on pouvait suivre un maître pendant des années.

Djéliba a accepté de m’apprendre. On a commencé par les généalogies : tel est tel, fils d’un tel, fils d’un tel. Je devais le mémoriser. Puis le lendemain je revenais et devais réciter. Et ainsi, était ajouté un bout de la généalogie à chaque fois.
Quand vous vous trompez, il ne le dit pas, il essaie de vous faire retrouver votre erreur et vous laisse d’abord chercher. L’apprentissage n’avançait pas tant que la correction n’était pas intégrée. On pouvait revenir plusieurs jours avec le même morceau à apprendre.

Après arrivaient des sortes de louanges que l’on plaçait à des endroits dans les appels d’ancêtres. Puis enfin on apprenait les récits.

Dans les généalogies, on commençait par apprendre celle de la personne la plus proche, puis après les chefferies proches, puis après les chefferies de plus en plus lointaines. Il y a une notion d’espace et aussi une notion de temps : on commençait par l’ancêtre le plus proche puis on remontait jusqu’à Mali Bero puis à l’ancêtre plus lointain, Zabarkan. Zabarkan aurait été un proche de Mohammed le prophète. Généralement, les peuples sahéliens musulmans essayent de se rattacher à un ancêtre proche de Mohammed

Une fois que l’on maîtrisait une généalogie, on pouvait nous en rajouter une autre.

Normalement Dialba n’avait pas le droit de m’apprendre. Il l’a fait à la seule condition que je n’utilise que ma tête.

J’ai tenu un mois. A un moment je n’arrivais plus à intégrer, j’en avais mal à la tête.

La désignation du chef des jasare. Le critère pour être un grand jasare, c’est la connaissance, uniquement.  Notamment le chef, le dounka, était élu sur la base de sa maîtrise des généalogies, des récits et de la langue soninké. En effet, comme les jasare se revendiquent d’une origine soninké, ils insèrent, encore aujourd’hui, des mots d’un soninké « zarmaïsé » à leurs récits.
Pour choisir le dounka, on plaçait une espère de fourche en bois dans le sol. Celui qui revendiquait la place de chef se postait derrière et parlait en soninké. Un des rivaux entrait en scène et devait traduire ce qu’il disait jusqu’à ce qu’un des deux soit bloqué. Soit celui qui parle en soninké n’arrive plus à développer ses paroles, est à court d’histoires, de généalogies. Soit celui qui traduit n’arrive plus à traduire.
Celui qui n’arrive plus à traduire, est éliminé et remplacé par un autre candidat. De la même façon, celui qui pouvait tout traduire jusqu’à épuisement de celui qui parlait en soninké prenait sa place.

Ainsi, avant la colonisation, était chef des griots, celui qui arrivait à dominer – par son savoir – tous les autres.  Aujourd’hui, cela se fait sur la base de la réputation. Pour Djéliba, par exemple, (celui que j’ai suivi lors du mariage princier), les nobles comme les jasare s’accordent pour dire que c’est un grand griot.

L’oralité, un vrai choix. Dans les recherches sur la littérature orale, les chercheurs occidentaux ont un temps estimé que les sociétés à régime oral étaient des systèmes où l’écriture manquait. Ce qui n’était pas toujours le cas : il y avait des sociétés où l’écriture côtoyaient l’oral. Mais ce n’est pas le cas des Zarma.

L’oralité était ainsi envisagée par les Occidentaux  sous un angle évolutionniste.

Maintenant les chercheurs considèrent l’oralité comme un mode propre de communication et un choix et non plus comme un manque.

Au contraire de l’écriture, l’oralité se base sur une communication immédiate. Quand l’on raconte un récit, on est en interaction avec le public. Et le narrateur se base sur les réactions du public pour narrer.

Si la base du récit est toujours la même, la manière de le raconter s’adapte au public.
Dans les sociétés de l’oralité, la parole a plus de force que l’écrit. Elle engage. Chez les Zarma, on dit que “le noble ne tient pas deux paroles” (sous-entendu “au contraire de celui qui ne l’est pas”), qu’il n’a qu’une parole (il ne ment donc pas, ne tient pas un double discours).

Le noble est aussi considéré  comme quelqu’un qui parle peu. Parler beaucoup c’est prendre le risque de parler pour ne rien dire, d’exagérer, de ne pas dire la vérité, de se contredire etc. Ce qui est valorisé dans la société zarma, c’est le silence.
Dans les représentations qu’ont les Zarma de l’esclave, celui-ci au contraire n’a pas de pudeur et donc pas de retenue, il parle pour ne rien dire et peut dire tout et son contraire. Ce flux de parole est mal vu.

Ainsi, dans les représentations qu’ils ont de ces deux groupes sociaux, les Zarma distinguent nobles et captifs du point de vue de leur parole : le noble parle peu alors que l’esclave parle beaucoup.
Tout un système qui s’organise autour de cette parole, autour du danger qu’implique de parler :

« La Parole est comme un feu de brousse, on sait quand elle commence jamais quand il finit. »

Les paroles en l’air c’est mal vu, c’est vu comme quelque chose de dangereux.


« La blessure de la mauvaise parole est plus forte que la blessure de la lance ou de la flèche. » La blessure que peut provoquer une mauvaise parole est plus douloureuse que celle d’une flèche, car elle touche plus profondément et est plus difficile à guérir.

Cette dangerosité de la parole implique qu’il y ait un maître de la parole et celui-ci est le jasare.
Quand Dialba se présente. Il dit : « Je suis le père de la parole, je suis la mère de la parole. La parole se trouve dans ma poche, elle n’a pas de pied pour sortir et elle ne peut partir sans moi. »

L’oralité menacée. Avant la colonisation, la société  zarma était structurée autour d’une chefferie traditionnelle, une chefferie de village.

Quand les Français sont arrivés, ils ont « enlevé » certains chefs pour en placer d’autres plus coopérants. Par contre, ils ont toujours gardé des nobles.

Les Blancs ont instauré leur école qu’il destinait plutôt aux enfants des chefs. Mais les chefs, se méfiant, envoyaient souvent des enfants d’esclaves. Des individus d’ascendance captive se sont ainsi élevés socialement. La hiérarchie traditionnelle a été bousculée.

Deux mondes qui se côtoient, se confrontent et se mélangent : le monde issu des classifications “traditionnelles”, le monde moderne. Les relations sociales se compliquent. Dans une banque, si le patron est le descendant des esclaves de la famille de son employé, qui a le pouvoir ?

En instaurant leur école, les Blancs ont entamé une entreprise de disqualification de la tradition orale, dévalorisant celle-ci (pour eux, les récits étaient des mensonges).

Auprès de ceux qui allaient à l’école, le savoir des griots était contesté.
Pour les Français, le Niger était une colonie militaire et pas administrative. Le but était d’occuper le terrain pour relier le lac Tchad. Il y a eu très peu d’investissements dans le pays par rapport au Sénégal ou à la Côte d’Ivoire. Au Niger, on puisait de la main d’œuvre et de l’argent avec des impôts très lourds.

Ces impôts ont, eux-aussi, bouleversé les liens traditionnels. Puisqu’il fallait pouvoir payer ces impôts, progressivement, les familles ont cessé de prendre en charge les griots. Ils ont dû subvenir eux-mêmes à leurs besoins matériels. Alors que jusqu’à cette époque-là, les griots ne cultivaient pas, des jasare sont devenus paysans. D’autres se sont tournés vers le commerce. Et ce qui était une deuxième activité alimentaire est petit à petit devenue l’activité principale. Il ne restait plus de place, plus de temps pour la transmission orale traditionnelle. Les enfants de jasare sont allés à l’école française et n’ont généralement plus suivi l’école des jasare car ce n’est pas un apprentissage que l’on peut faire à mi-temps.

Les Zarma sont musulmans à  95% selon les statistiques, mais la pratique est plus ou moins lâche. Comme d’autres peuples sahéliens, ils appartiennent majoritairement à la confrérie tijaniya (confrérie soufie), et cet islam est très tolérant.

Leur attachement à l’islam remonte à plus de dix siècles. Mais la véritable islamisation des Zarmas date du XIXème siècle et s’est renforcée avec la colonisation, car il représentait un point commun entre les différents villages mais aussi entre les différents peuples contre les colons français. La colonisation a ainsi renforcé Islam.

L’Indépendance n’a pas arrêté le processus et depuis les années soixante, l’islamisation progresse régulièrement aux dépens de ce que j’appelle les « religions du terroir ». Mais si la plupart des Zarma affirment généralement avoir abandonné toute pratique religieuse « traditionnelle », cette affirmation est souvent contredite dans les faits. Cette ambiguïté face aux croyances pré-islamiques se manifeste par une baisse de la fréquentation des cérémonies publiques comme les fêtes de possession ; ce qui n’empêche pas de continuer à consulter les ziima (« prêtres » des religions du terroir). Celles-ci ayant lieu à l’abri des regards, la crainte est moindre d’être catalogué de musulman de façade.

La progression de l’islam a eu une influence sur la pratique des jasare :

Certains marabouts (lettrés musulmans) interprètent le Coran  strictement et dans leurs prêches racontent que louer toute personne autre que Dieu et le Prophète Mohammed est considéré comme péché. Mentir est aussi considéré comme péché or – comme les jasare exagèrent dans leurs narrations (il a tué à lui seul 100 personnes par exemple), ces exagérations sont considérées comme péchés.

Donc certains jasare ont abandonné  leurs activités pour respecter l’interprétation stricte de certains marabouts. D’autres n’ont abandonné qu’une partie : les récits,  et continuent de faire les généalogies car dans les généalogies, on ne peut pas mentir. Si, par ces comportements, les jasare tendent à abandonner une part au moins de leurs pratiques, certains ont décidé de suivre le chemin de leur père, de respecter ce qu’ils ont hérité et tentent – au contraire – de légitimer celles-ci en les présentant comme liées à l’islam, ou en attribuant par exemple à leur ancêtre une proximité particulière avec le Prophète.

Une de mes interprétations, c’est que le poids de l’Islam dans la pression faite sur les griots n’est pas que religieux. En tant que lettrés musulmans, les marabouts – qui enseignent l’islam – sont les détenteurs et les diffuseurs d’une identité culturelle et religieuse différente de celle transmise par les jasare.

Pour les tenants de l’islam, l’ensemble de la communauté musulmane a une histoire commune (et celle-ci remonte à la naissance du Prophète), c’est cette histoire commune qui nous fait appartenir à une même communauté, la communauté musulmane. La seule adhésion suffit.

Comme on le voit, cela ne va pas dans le même sens que les jasare : ceux-ci ont une histoire pour chaque famille (à l’exception des familles de captifs) et le griot s’adapte en fonction de son auditoire, de la famille ou de la région concernée. Il tait certains événements, et met en valeur ce qui fait la qualité de la famille.

En résumé, jasare et marabouts (ainsi que les lettrés issus de l’école occidentale) représentent, chacun dans leur domaine, une aristocratie du savoir. Comme les nobles se battent pour montrer leur supériorité et leur puissance, ces « aristocrates du savoir » s’opposent pour montrer la supériorité de leurs connaissances et, par extension, leur supériorité intrinsèque. Cette rivalité est d’autant plus importante qu’il existe des enjeux financiers ; un aspect évoqué uniquement par les jasare qui revendiquent ouvertement leur rôle de « quémandeurs ».
On peut observer cette concurrence durant les cérémonies où l’on récompense les jasare et les marabouts. On donne une somme aux marabouts et une aux jasare, qui se partagent cette somme. Donc il y a une concurrence sur les gains.

La parole comme lien social. Pourquoi faut-il préserver cette parole ? Parce que ce n’est pas que de la parole, c’est une histoire. C’est du lien social.
Le jasare connaît tout le monde,  rattache chacun à ses ancêtres et rappelle quels sont les bons comportements.

Au Mali, l’histoire de Soundjata Keïta, le fondateur de l’empire mading racontée par les griots, a été écrite et elle est maintenant étudiée à l’école. Ce n’est pas le cas au Niger et il y a des enfants qui ne connaissent pas grand chose de leur propre histoire.

Le jasare offre un apprentissage social. Il rappelle, par exemple, les parentés à plaisanteries et leurs origines. Par exemple, entre les enfants d’un frère et d’une sœur. Ce sont des parentés qui engendrent des comportements spécifiques. On peut se provoquer, s’insulter sans jamais se fâcher. Ces parentés existent aussi entre les peuples, entre touaregs et songhay par exemple. Le griot raconte et explique pourquoi.

Le jasare est le ciment social.  Pour se construire, on a besoin de connaître ses origines, ses racines, son histoire. C’est ce que fait le jasare.  Le griot était celui qui leur transmettait tout un vécu.

Les vieux me disent : c’est parce que les jeunes ne s’intéressent plus à ce que disent les griots.

Or il m’est arrivé de voir des jeunes se montrer très intéressés lorsqu’ils avaient l’occasion d’écouter des récits de Djéliba, par exemple, ou des chants de mariage “traditionnels” et être captivés par les danses.

Donc, au fond de moi, je me dis que si, effectivement, il y a changement de société et que – comme dans toutes les sociétés – les intérêts des jeunes se démarquent de ceux des anciens d’autant plus que la société zarma n’échappe pas à la mondialisation – avec un intérêt marqué des jeunes Nigériens pour le rap – il y a aussi parfois peut-être mécompréhension.  Mais peut-être que ce sont les occasions qui se font rares et ne sont plus provoquées. Il suffit d’organiser une séance de contes et de voir le nombre d’enfants affluer et rester au point de s’endormir sur place pour se dire que l’intérêt est là.

Avec mon travail, je veux participer à la conservation de la mémoire d’un groupe social très important et qui n’est pas celui que l’on croit être maintenant. Les jasare ne sont pas des personnes qui louent n’importe qui, n’importe comment, et sans savoir. S’ils sont généralement récompensés, ils ne quémandent pas… Au contraire de certains nouveaux “griots” (avec de gros guillemets !) apparus depuis quelques années et qui envahissent les grandes villes principalement à la quête d’argent : ils n’ont pas appris, ne connaissent pas les histoires et ne connaissent pas les louanges, mais ont tendance à harceler et même à insulter (ce que ne ferait pas un jasare).

Ces nouveaux “griots” se distinguent donc des jasare par leur manque de savoir même s’ils essayent d’imiter leurs gestes, leurs manières, leurs paroles. Mais ils se distinguent aussi des joueurs de tambour qui ont hérité cela de leur père et ont appris à jouer et à louer (un apprentissage beaucoup moins structuré que celui des jasare et basé sur l’imitation et non le fait d’apprendre par cœur).

Ces nouveaux griots sont très présents et viennent harceler les personnes présentes aux cérémonies. Ils ont modifié la perception de nombreux Nigériens sur les griots.  C’est ainsi que maintenant, beaucoup de Nigériens voient les griots comme des harceleurs qui viennent un peu gâcher la fête.
En travaillant avec moi et en me permettant d’enregistrer tous (?) les récits qu’il connaît, Djéliba a voulu montrer en quoi résidait sa différence avec ceux-ci.

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Sandra Bornand travaille au LLACAN (Langage, Langues et Cultures d’Afrique Noire) au CNRS. Sa thèse, Le discours du griot généalogiste chez les Zarma du Niger, est publiée par Karthala (cliquez ici). Elle est également l’auteur de Parlons Zarma, une langue du Niger, aux éditions Harmattan. (cliquez là)

12/01/2010

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