« Quand un discours m’exalte » / Entretien avec Sandra Bornand (1/2)

Petite, Sandra Bornand rêvait d’Afrique noire en écoutant les récits de son cousin né au Tchad et en fouillant dans le grenier de sa grand-mère. Elle collectait les pièces de 20 centimes, se promettant de poser les pieds un jour sur cet autre continent.  

A la fin de ses études, elle décide de travailler sur un extrait d’une épopée d’un griot nigérien. Et part. « Quand je suis arrivée au Niger, c’était comme une évidence », dit-elle.  

Elle qui voulait quitter le monde universitaire se lance dans une thèse sur les jasare (les griots généalogistes et historiens) et noue des relations particulières avec Djibo Badié, dit Djéliba (litt. “le grand griot”) ou Dialba (celui que j’ai suivi lors du mariage princier à Hamdallaye). 

Cela fait quinze ans qu’elle vient presque chaque année au Niger. Elle y a vécu une année et parle couramment zarma, travaille toujours sur l’oralité, les chants de femmes et les récits zarma.  

Avant de partir j’ai rencontré Sandra Bornand dans son bureau du LLACAN (Langage, Langues et Cultures d’Afrique Noire) du CNRS. J’y ai passé tout une après-midi. Et ses explications furent précieuses tout au long de mon parcours.  

A Niamey, nous nous sommes retrouvées le temps d’une journée. J’arrivais à peine. Elle repartait avec son mari le soir-même pour la Suisse, pays d’où elle vient.  

Prenez le temps de lire ces lignes. J’espère qu’elles vous apporteront les éclairages qui vous ont peut-être manqué dans mes précédents posts.  

Qui sont les Zarma ? Les Zarma sont un peuple qui vit dans l’ouest du Niger. Le zarma est leur langue. Ils sont apparentés aux Songhay (Songhay et Zarma parlent la même langue avec quelques variantes) que l’on retrouve au Niger mais aussi au Mali, vers Gao et Tombouctou. Les Zarma se disent originaires du pays malinké au Mali. D’après la légende, ils descendent de Mali Bero (“Mali le grand”) qui ne supportant plus les provocations des Peuls ou des Touaregs aurait emmené le peuple zarma jusqu’à l’actuel Niger.

La société traditionnelle zarma est une société hiérarchisée. Elle est divisée en trois parties : les hommes libres (parmi lesquels se trouvent les nobles et les princes), les captifs (captifs de père en fils et prisonniers de guerre devenus esclaves au service des nobles) et un troisième groupe au sein duquel on trouve les griots généalogistes et historiens (appelés jasare) et certains groupes d’artisans.  

Le terme français de “griot” est ambigu. Pour nommer les hommes de la parole en zarma, il y a plusieurs termes dont les deux principaux sont ceux de hwaarayko (littéralement “quémandeur”) et jasare (griot généalogiste et historien). Ces derniers sont considérés comme des “nobles déchus”* alors que sous le qualificatif de “hwaarayko” on retrouve par exemple les joueurs de tambour d’aisselle (dondon kari) qui eux sont clairement d’origine captive.  

Nourri, logé, blanchi. Autrefois la famille noble qui avait un jasare devait le prendre en charge complètement, le nourrissait, l’habillait, le mariait. On lui donnait des esclaves, des animaux. Le jasare ne s’occupait que d’apprendre la généalogie et l’histoire des familles nobles zarma et songhay, pour les transmettre par la suite.  

Les jasare, un groupe endogame. Dans les dires, les griots ne se mariaient qu’entre eux. Mais dans la pratique, Sandra a observé beaucoup d’inter mariages avec les artisans du cuir (garaasa) Ce qui était sûr, c’est qu’autrefois un jasare ne pouvait jamais se marier à une noble car une noble se dégradait en se mariant avec un jasare. Cela reste un problème, explique Sandra qui connaît des filles de griots dont les mariages ont été refusés par les familles de ceux qu’elles aimaient car ils étaient fils de nobles. 

Mais on trouve des exceptions : ainsi la quatrième femme de Dialba est aujourd’hui de souche “libre”, mais par son mariage elle a été “rétrogradée”. 

Le détenteur de l’histoire. A la base, ce sont ces griots, les jasare, qui détenaient l’histoire des familles nobles. Le jasare connaissait l’histoire des nobles de la région qu’il habitait et des régions environnantes.  

La notion d’héritage chez les Zarma est très importante. On hérite des qualités. On ne peut pas devenir noble si on est esclave car on n’a pas hérité des qualités de pudeur, de honte, de retenue. Quand on fait quelque chose de mal on déshonore ses ancêtres. « On peut pas tirer un fruit et que la branche ne suive pas. » dit le proverbe.

L’idéologie qui dominait la société zarma est qu’un esclave n’avait pas d’histoire et qu’on ne pouvait pas faire remonter ses ancêtres à plus de trois générations. C’est donc en énumérant la généalogie de quelqu’un et en le rattachant à Mali Bero que le jasare justifiait l’origine noble d’une personne et la légitimait auprès du peuple. “Etre tu” c’était donc être esclave… 

Le jasare avait aussi d’une certaine façon une fonction de journaliste. Il était autorisé à aller sur les lieux de guerre où il ne pouvait être enlevé ou tué et informait ensuite son chef de l’état des forces de ses rivaux et le conseillait dans ses projets (éventuelles guerres) 

C’était aussi une sorte d’ambassadeur. Il était envoyé pour aller discuter avec un chef, pour lui annoncer une déclaration de guerre.  

Il était également un entremetteur. Quand on voulait se marier, c’était lui que l’on consultait car il connaissait tout le monde et savait de quelle origine était la personne et si elle se comportait bien ou pas. 

Le jasare ne chante pas. Ce n’est pas comme l’image des griottes maliennes que l’on peut avoir par exemple. Le jasare récite les généalogies en faisant des appels d’ancêtres. Il les scande à haute voix en pointant du doigt la personne visée : « Fils d’un tel, fils d’un autre, fils d’un autre… » et il y ajoute des louanges.

Il fait également des narrations, des récits de guerrier, accompagné d’un luth à trois cordes, le moolo. 

On ne retrouve le chant (et seulement dans des sortes de “refrain”) qu’à deux occasions : lors de l’intronisation ou des funérailles d’un chef.

Femmes de jasare. La femme ou la fille de jasare en a le statut mais ne remplit pas les mêmes fonctions que l’homme. Elle n’apprend pas les généalogies et les histoires, mais par contre se rend aux cérémonies où elle annonce l’arrivée d’une personne et peut chanter lors des mariages. Il faut savoir que – dans la société zarma –la séparation entre le monde des hommes et celui des femmes est très marquée. 

Lors du mariage de dimanche dernier, la fatiha (bénédiction du mariage) a eu lieu à l’extérieur en présence d’hommes uniquement. Les femmes étaient à l’intérieur de la maison. Seule une griotte était là pour regarder et répéter « amin ».

 Attention : la tante de Dialba est la seule femme de la famille à jouer du luth (c’est son mari qui le lui a appris), mais elle ne sait pas raconter les récits, elle pourra faire un petit bout de généalogie.

L’art de la parole. Le jasare était le seul à oser conseiller le chef, car les autres nobles avaient peur de la colère du chef. Lui maîtrisait tellement bien la parole qu’il pouvait présenter les choses de manière arrangée, de manière acceptable. En utilisant des proverbes, des images, en utilisant l’indirect. En outre, il n’est pas un concurrent pour la chefferie alors que d’autres “princes” pouvait l’être et espérer prendre sa place à sa mort. 

La parole des jasare normalement est toujours valorisante. Ils sont au courant de tout. Mais taisent les choses. Par des proverbes, ils peuvent “menacer”de raconter certaines choses, mais c’est simplement pour encourager les nobles à prouver leur noblesse (autrefois, se montrer courageux à la guerre par exemple ; aujourd’hui (mais aussi autrefois) se montrer généreux ; car le noble est celui qui donne. 

Ils sont craints par rapport à cette parole là. 

Le pouvoir de la parole. Ces appels d’ancêtres provoquent parfois chez les personnes visées une telle émotion qu’elle se marque par une sorte de mini-transe. La thèse de Sandra publiée sous le titre Le discours du griot généalogiste chez le Zarma du Niger. s’appelait au départ : « Quand un discours m’exalte », reprenant une expression (a ga ay bina tunandi : litt. “cela fait lever mon cœur” mais qui signifie l’exaltation, l’énervement (dans un bon sens ici) couramment utilisée par les nobles zarma.

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Attendez demain pour en savoir plus sur l’école traditionnelle des jasare, le rôle de la colonisation dans la modification de cette fonction et les dangers que court la parole. Et si vous avez envie de pousser le vice jusqu’à apprendre la langue zarma, Sandra Bornand a également écrit Parlons zarma, une langue du Niger

10/01/2010

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