Mariage princier à Niamey

Vous avez peut-être noté qu’au Mali, j’ai soigneusement évité de vous faire le coup de la chanson « les dimanches à Bamako, c’est les jours de … »* A Niamey, en revanche, j’ai eu la chance d’assister, ce dimanche, à un mariage princier. Celui du fils de feu le chef traditionnel d’Hamdallaye, un village au nord-est de la capitale nigérienne.

C’était pour moi l’occasion de suivre Dialba lors d’un des événements qui occupent toutes ses matinées et ses week-ends.

Dialba est un grand griot généalogiste nigérien, moins grand que son père, dira-t-il sans doute, mais tout de même, il est le chef des griots du Niger. L’un des derniers à connaître les généalogies de toutes les grandes familles du pays, la genèse des localités, les faits d’armes des guerriers et tant de récits historiques.

Une mémoire si dense qu’il ne reste que peu de place pour des considérations horaires. Et ce dimanche matin, je peste intérieurement de m’être levée si tôt pour respecter la consigne « être là impérativement avant 7h » en voyant Dialba émerger à peine.

Le concept de grasse matinée dominicale, ici, n’existe pas. La fatiha, c’est à 8h30. C’est le moment où l’on récite la sourate d’ouverture de Coran, où l’on scelle le mariage.

Mais d’abord (donc plus tôt encore) rendez-vous est donné au domicile de l’actuel chef d’Hamdallaye (le jeune frère du précédent) à Niamey.

Dans la cour que le soleil effleure à peine, des dizaines d’hommes attendent, assis en cercle sur des chaises en plastique, sous le regard du garde du corps personnel du chef, enturbanné de rouge et de vert, sabre à la ceinture.

Il est encore tôt et seulement trois griots joueurs de tambours d’aisselle sont arrivés. Ils défilent devant les princes, chantant leurs louanges en attendant quelques billets. Ils ne sont que trois mais me mettent déjà mal à l’aise. Leurs chants me troublent et alors que le monde afflue, ils sont de plus en plus nombreux et je guette leurs mouvements, inquiète de les voir s’approcher de moi. Mon frêle porte-monnaie n’y survivrait pas

C’est l’heure de la fatiha. Devant la maison du père de la jeune mariée, la rue est pleine des palpitations des tambours et du murmure des convives. Nous voilà plusieurs centaines rassemblées autour du auvent de la mosquée du quartier. Aucun des mariés n’est présent, le mariage est l’affaire de deux familles que l’on unit avant tout.

La prière est ponctuée des « Amin » prononcés par Dialba et par d’autres griots et une griotte qui se disputent les décibels.

N’ayant pas le droit de poser le pied sur les tapis de la mosquée, je me poste derrière les tourelles de tissu blanc qui habillent les têtes des chefs. Avec toujours à côté de moi, le sabre du garde du corps rouge et vert.

C’est à Dialba, assis au milieu des hommes sur les tapis de la mosquée, que sont remis les dons des familles des mariés.

Un soit disant griot s’approche d’une des tourelles de tissu blanc au moment de la distribution des noix de kola et des dattes. Scandale. On n’offre jamais rien au chef, c’est le chef qui offre. Et de toute façon, le chef ne mange pas en public. Une dispute éclate entre les griots. Dialba tempère. Plus tard, c’est lui qui distribuera aux griots l’argent de la journée.

Retour à la maison du chef. Enfin, dans une autre de ses maisons. Je partage avec les femmes à l’intérieur un plat de mouton en sauce. Il est 9h30. Je sens que la journée sera très longue.

Dehors un griot donne de la voix en suivant les talons d’un chef et en récitant sa généalogie.

La voiture qui nous conduit à Hamdallaye à quarante kilomètres de Niamey ne s’attarde jamais longtemps aux postes de gendarmerie. Pas de taxe, pas de péage. Tout le monde connaît Dialba et le salue chaleureusement.

Arrivée au village, on me tend une chaise en plastique. J’attends sans bien comprendre de quoi sera faite cette journée.

Nous voilà dans une grande cour ensablée où le monde se divise en deux. D’un côté les hommes qui attendent, de l’autre les femmes qui cuisinent. Le sable brûlant ou l’ombre du grand acacia. Je rapproche ma chaise de l’ombre fraîche de l’acacia et du groupe des hommes. Ici, nous sommes avec les vieux, les gens mariés, la famille. La jeune mariée est ailleurs avec ses amies. Le jeune marié aussi d’ailleurs. Il ne se rencontreront que la nuit venue. Et nous ? Nous attendons que l’on nous serve à manger je crois.

En attendant, Dialba a pris son moolo (luth à trois cordes) et s’est mis à raconter.

Il racontera pendant six heures. De sa voix posée et rythmée. Rythmée d’un tempo nonchalant comme les pas d’un chameau dans le désert. Un rythme qui berce et fait glisser les heures chaudes. Dialba, près du tronc de l’arbre, ne se déplace presque jamais. Comme on vient chercher l’ombre fraîche, ce sont ceux qui l’écoutent qui s’approchent pour se nourrir de sa voix.

Pendant six heures, Dialba parle en zarma. L’histoire du village d’Hamdallaye, les faits des ancêtres des familles ici rassemblées, l’histoire du pays et du Mali voisin…

Quand vers 13h, on m’installe dans une case de femmes et que du poulet et du pain nous sont apportés, je crois voir la fin de l’attente approcher. Erreur. Le poulet est un leurre. Nous n’en sommes qu’au petit déjeuner.

Trois heures plus tard quand défilent cette fois les plats consistants de mouton, de poulet, de tô et de riz, Dialba pose son instrument. A la fin du repas, déjà les invités se lèvent, les chaises sont empilées.

Le soleil entame sa descente, la cour rougit. Sous l’acacia, nous avons tous tourné au cours de la journée comme de sages petits tournesols. Et Dialba reprend son moolo. Ils ne sont plus qu’une quinzaine autour de lui, les visages dans les mains, les yeux ici et là-bas, aux côtés de leurs illustres aïeuls, dans la lointaine vallée de Kouroukan Fouga…

Le temps peut bien filer, les heures glisser, Dialba n’en aura jamais fini de raconter.

* cf. la chanson d’Amadou et Mariam « Les dimanches à Bamako »

05/01/2010

5 Réponses pour “Mariage princier à Niamey”

  1. Redigé par Bénédicte:

    Coucou!
    On aurait dû se marié à Ouaga! Tu serais peut être restée plus longtemps. Je vois que tu as retrouvé un peu de « traditionnel », une bonne chose après la parenthèse ouagalaise…
    Une pensée pour toi et bien évidemment tous mes meilleurs voeux pour cette nouvelle année 2010.

  2. Redigé par Bénédicte:

    heu se marier biensûr! (oh mon dieu, j’en perds mon latin!)

  3. Redigé par Orélie:

    Quand on aime griotter on ne compte pas :-)

  4. Redigé par hamid:

    Bonjour Orélie,
    votre travail sur ces griot est très interessant surtout avec les illustration qui expliquent davantage le métier des griots à Niamey. Ceci a bien attiré mon attention par ce je fais dans le même domaine. En fait j’écris une thèse sur les griots et je cherche une documentation. Je suis au Cameroun dans la ville de Ngaoundéré. Si vous avez quelque chose sur les griots en général vous pouvez m’aider à me documenter. Par là vous aurez participer à l’élaboration de cette thèse .
    cordialement

  5. Redigé par hamid:

    Bonjour ,
    votre travail sur ces griot est très interessant surtout avec les illustration qui expliquent davantage le métier des griots à Niamey. Ceci a bien attiré mon attention par ce je fais dans le même domaine. En fait j’écris une thèse sur les griots et je cherche une documentation. Je suis au Cameroun dans la ville de Ngaoundéré. Si vous avez quelque chose sur les griots en général vous pouvez m’aider à me documenter. Par là vous aurez participer à l’élaboration de cette thèse .
    cordialement