Griots http://griots.blog.pelerin.info Sur les traces des griots subsahariens Tue, 12 Aug 2014 13:39:29 +0000 fr-FR hourly 1 http://wordpress.org/?v=3.6 La parole menacée / Entretien avec Sandra Bornand (2/2) http://griots.blog.pelerin.info/la-parole-en-danger-entretien-avec-sandra-bornand-22/ http://griots.blog.pelerin.info/la-parole-en-danger-entretien-avec-sandra-bornand-22/#comments Tue, 12 Jan 2010 08:40:46 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=1100

« Ce qui m’a vraiment donné envie d’étudier cette parole du griot, c’est tout d’abord ma rencontre avec Dialba. » se souvient Sandra.

Puis, la question centrale de mon travail est venue d’une observation : un jour, lors du mariage d’un membre de la famille parmi laquelle je vivais, j’ai vu le jeune marié trembler à l’écoute de sa généalogie. J’ai alors demandé ce qui se passait et les gens autour de moi m’ont dit que c’était normal. J’ai alors voulu comprendre ce qui provoquait de tels tremblements et ce qui se jouait à ce moment. Ceci m’a amenée sur la piste du pouvoir du jasare et de sa parole : alors qu’il est clairement considéré comme “inférieur” au noble, il prend tout à coup pouvoir sur lui et cela grâce à sa parole

L’apprentissage de la parole du jasare. L’apprentissage commençait à l’âge de sept ans. Si la plupart des griots m’ont dit qu’ils étaient obligés de suivre l’apprentissage, certains d’entre eux m’ont dit que le suivaient ceux qui le souhaitaient. J’ai un peu de peine à croire à l’histoire du choix de l’enfant car ce n’est pas une société où l’enfant est au centre et peut décider, d’autant plus que les griots avec lesquels j’ai le plus parlé étaient âgés et qu’à l’époque on suivait le chemin de son père. Il est vrai qu’aujourd’hui ce n’est plus forcément le cas et qu’aucun des enfants de Djéliba/ Dialba a repris le flambeau.

Après la colonisation, c’est le fils qui se montrait le plus intéressé qui passait plus de temps avec son père et pratiquait le plus.

Juste avant la nuit, les enfants de jasare allaient chercher du bois et allumaient un feu autour duquel ils se rassemblaient. Les élèves n’étaient pas forcément du même niveau car on pouvait suivre un maître pendant des années.

Djéliba a accepté de m’apprendre. On a commencé par les généalogies : tel est tel, fils d’un tel, fils d’un tel. Je devais le mémoriser. Puis le lendemain je revenais et devais réciter. Et ainsi, était ajouté un bout de la généalogie à chaque fois.
Quand vous vous trompez, il ne le dit pas, il essaie de vous faire retrouver votre erreur et vous laisse d’abord chercher. L’apprentissage n’avançait pas tant que la correction n’était pas intégrée. On pouvait revenir plusieurs jours avec le même morceau à apprendre.

Après arrivaient des sortes de louanges que l’on plaçait à des endroits dans les appels d’ancêtres. Puis enfin on apprenait les récits.

Dans les généalogies, on commençait par apprendre celle de la personne la plus proche, puis après les chefferies proches, puis après les chefferies de plus en plus lointaines. Il y a une notion d’espace et aussi une notion de temps : on commençait par l’ancêtre le plus proche puis on remontait jusqu’à Mali Bero puis à l’ancêtre plus lointain, Zabarkan. Zabarkan aurait été un proche de Mohammed le prophète. Généralement, les peuples sahéliens musulmans essayent de se rattacher à un ancêtre proche de Mohammed

Une fois que l’on maîtrisait une généalogie, on pouvait nous en rajouter une autre.

Normalement Dialba n’avait pas le droit de m’apprendre. Il l’a fait à la seule condition que je n’utilise que ma tête.

J’ai tenu un mois. A un moment je n’arrivais plus à intégrer, j’en avais mal à la tête.

La désignation du chef des jasare. Le critère pour être un grand jasare, c’est la connaissance, uniquement.  Notamment le chef, le dounka, était élu sur la base de sa maîtrise des généalogies, des récits et de la langue soninké. En effet, comme les jasare se revendiquent d’une origine soninké, ils insèrent, encore aujourd’hui, des mots d’un soninké « zarmaïsé » à leurs récits.
Pour choisir le dounka, on plaçait une espère de fourche en bois dans le sol. Celui qui revendiquait la place de chef se postait derrière et parlait en soninké. Un des rivaux entrait en scène et devait traduire ce qu’il disait jusqu’à ce qu’un des deux soit bloqué. Soit celui qui parle en soninké n’arrive plus à développer ses paroles, est à court d’histoires, de généalogies. Soit celui qui traduit n’arrive plus à traduire.
Celui qui n’arrive plus à traduire, est éliminé et remplacé par un autre candidat. De la même façon, celui qui pouvait tout traduire jusqu’à épuisement de celui qui parlait en soninké prenait sa place.

Ainsi, avant la colonisation, était chef des griots, celui qui arrivait à dominer – par son savoir – tous les autres.  Aujourd’hui, cela se fait sur la base de la réputation. Pour Djéliba, par exemple, (celui que j’ai suivi lors du mariage princier), les nobles comme les jasare s’accordent pour dire que c’est un grand griot.

L’oralité, un vrai choix. Dans les recherches sur la littérature orale, les chercheurs occidentaux ont un temps estimé que les sociétés à régime oral étaient des systèmes où l’écriture manquait. Ce qui n’était pas toujours le cas : il y avait des sociétés où l’écriture côtoyaient l’oral. Mais ce n’est pas le cas des Zarma.

L’oralité était ainsi envisagée par les Occidentaux  sous un angle évolutionniste.

Maintenant les chercheurs considèrent l’oralité comme un mode propre de communication et un choix et non plus comme un manque.

Au contraire de l’écriture, l’oralité se base sur une communication immédiate. Quand l’on raconte un récit, on est en interaction avec le public. Et le narrateur se base sur les réactions du public pour narrer.

Si la base du récit est toujours la même, la manière de le raconter s’adapte au public.
Dans les sociétés de l’oralité, la parole a plus de force que l’écrit. Elle engage. Chez les Zarma, on dit que “le noble ne tient pas deux paroles” (sous-entendu “au contraire de celui qui ne l’est pas”), qu’il n’a qu’une parole (il ne ment donc pas, ne tient pas un double discours).

Le noble est aussi considéré  comme quelqu’un qui parle peu. Parler beaucoup c’est prendre le risque de parler pour ne rien dire, d’exagérer, de ne pas dire la vérité, de se contredire etc. Ce qui est valorisé dans la société zarma, c’est le silence.
Dans les représentations qu’ont les Zarma de l’esclave, celui-ci au contraire n’a pas de pudeur et donc pas de retenue, il parle pour ne rien dire et peut dire tout et son contraire. Ce flux de parole est mal vu.

Ainsi, dans les représentations qu’ils ont de ces deux groupes sociaux, les Zarma distinguent nobles et captifs du point de vue de leur parole : le noble parle peu alors que l’esclave parle beaucoup.
Tout un système qui s’organise autour de cette parole, autour du danger qu’implique de parler :

« La Parole est comme un feu de brousse, on sait quand elle commence jamais quand il finit. »

Les paroles en l’air c’est mal vu, c’est vu comme quelque chose de dangereux.


« La blessure de la mauvaise parole est plus forte que la blessure de la lance ou de la flèche. » La blessure que peut provoquer une mauvaise parole est plus douloureuse que celle d’une flèche, car elle touche plus profondément et est plus difficile à guérir.

Cette dangerosité de la parole implique qu’il y ait un maître de la parole et celui-ci est le jasare.
Quand Dialba se présente. Il dit : « Je suis le père de la parole, je suis la mère de la parole. La parole se trouve dans ma poche, elle n’a pas de pied pour sortir et elle ne peut partir sans moi. »

L’oralité menacée. Avant la colonisation, la société  zarma était structurée autour d’une chefferie traditionnelle, une chefferie de village.

Quand les Français sont arrivés, ils ont « enlevé » certains chefs pour en placer d’autres plus coopérants. Par contre, ils ont toujours gardé des nobles.

Les Blancs ont instauré leur école qu’il destinait plutôt aux enfants des chefs. Mais les chefs, se méfiant, envoyaient souvent des enfants d’esclaves. Des individus d’ascendance captive se sont ainsi élevés socialement. La hiérarchie traditionnelle a été bousculée.

Deux mondes qui se côtoient, se confrontent et se mélangent : le monde issu des classifications “traditionnelles”, le monde moderne. Les relations sociales se compliquent. Dans une banque, si le patron est le descendant des esclaves de la famille de son employé, qui a le pouvoir ?

En instaurant leur école, les Blancs ont entamé une entreprise de disqualification de la tradition orale, dévalorisant celle-ci (pour eux, les récits étaient des mensonges).

Auprès de ceux qui allaient à l’école, le savoir des griots était contesté.
Pour les Français, le Niger était une colonie militaire et pas administrative. Le but était d’occuper le terrain pour relier le lac Tchad. Il y a eu très peu d’investissements dans le pays par rapport au Sénégal ou à la Côte d’Ivoire. Au Niger, on puisait de la main d’œuvre et de l’argent avec des impôts très lourds.

Ces impôts ont, eux-aussi, bouleversé les liens traditionnels. Puisqu’il fallait pouvoir payer ces impôts, progressivement, les familles ont cessé de prendre en charge les griots. Ils ont dû subvenir eux-mêmes à leurs besoins matériels. Alors que jusqu’à cette époque-là, les griots ne cultivaient pas, des jasare sont devenus paysans. D’autres se sont tournés vers le commerce. Et ce qui était une deuxième activité alimentaire est petit à petit devenue l’activité principale. Il ne restait plus de place, plus de temps pour la transmission orale traditionnelle. Les enfants de jasare sont allés à l’école française et n’ont généralement plus suivi l’école des jasare car ce n’est pas un apprentissage que l’on peut faire à mi-temps.

Les Zarma sont musulmans à  95% selon les statistiques, mais la pratique est plus ou moins lâche. Comme d’autres peuples sahéliens, ils appartiennent majoritairement à la confrérie tijaniya (confrérie soufie), et cet islam est très tolérant.

Leur attachement à l’islam remonte à plus de dix siècles. Mais la véritable islamisation des Zarmas date du XIXème siècle et s’est renforcée avec la colonisation, car il représentait un point commun entre les différents villages mais aussi entre les différents peuples contre les colons français. La colonisation a ainsi renforcé Islam.

L’Indépendance n’a pas arrêté le processus et depuis les années soixante, l’islamisation progresse régulièrement aux dépens de ce que j’appelle les « religions du terroir ». Mais si la plupart des Zarma affirment généralement avoir abandonné toute pratique religieuse « traditionnelle », cette affirmation est souvent contredite dans les faits. Cette ambiguïté face aux croyances pré-islamiques se manifeste par une baisse de la fréquentation des cérémonies publiques comme les fêtes de possession ; ce qui n’empêche pas de continuer à consulter les ziima (« prêtres » des religions du terroir). Celles-ci ayant lieu à l’abri des regards, la crainte est moindre d’être catalogué de musulman de façade.

La progression de l’islam a eu une influence sur la pratique des jasare :

Certains marabouts (lettrés musulmans) interprètent le Coran  strictement et dans leurs prêches racontent que louer toute personne autre que Dieu et le Prophète Mohammed est considéré comme péché. Mentir est aussi considéré comme péché or – comme les jasare exagèrent dans leurs narrations (il a tué à lui seul 100 personnes par exemple), ces exagérations sont considérées comme péchés.

Donc certains jasare ont abandonné  leurs activités pour respecter l’interprétation stricte de certains marabouts. D’autres n’ont abandonné qu’une partie : les récits,  et continuent de faire les généalogies car dans les généalogies, on ne peut pas mentir. Si, par ces comportements, les jasare tendent à abandonner une part au moins de leurs pratiques, certains ont décidé de suivre le chemin de leur père, de respecter ce qu’ils ont hérité et tentent – au contraire – de légitimer celles-ci en les présentant comme liées à l’islam, ou en attribuant par exemple à leur ancêtre une proximité particulière avec le Prophète.

Une de mes interprétations, c’est que le poids de l’Islam dans la pression faite sur les griots n’est pas que religieux. En tant que lettrés musulmans, les marabouts – qui enseignent l’islam – sont les détenteurs et les diffuseurs d’une identité culturelle et religieuse différente de celle transmise par les jasare.

Pour les tenants de l’islam, l’ensemble de la communauté musulmane a une histoire commune (et celle-ci remonte à la naissance du Prophète), c’est cette histoire commune qui nous fait appartenir à une même communauté, la communauté musulmane. La seule adhésion suffit.

Comme on le voit, cela ne va pas dans le même sens que les jasare : ceux-ci ont une histoire pour chaque famille (à l’exception des familles de captifs) et le griot s’adapte en fonction de son auditoire, de la famille ou de la région concernée. Il tait certains événements, et met en valeur ce qui fait la qualité de la famille.

En résumé, jasare et marabouts (ainsi que les lettrés issus de l’école occidentale) représentent, chacun dans leur domaine, une aristocratie du savoir. Comme les nobles se battent pour montrer leur supériorité et leur puissance, ces « aristocrates du savoir » s’opposent pour montrer la supériorité de leurs connaissances et, par extension, leur supériorité intrinsèque. Cette rivalité est d’autant plus importante qu’il existe des enjeux financiers ; un aspect évoqué uniquement par les jasare qui revendiquent ouvertement leur rôle de « quémandeurs ».
On peut observer cette concurrence durant les cérémonies où l’on récompense les jasare et les marabouts. On donne une somme aux marabouts et une aux jasare, qui se partagent cette somme. Donc il y a une concurrence sur les gains.

La parole comme lien social. Pourquoi faut-il préserver cette parole ? Parce que ce n’est pas que de la parole, c’est une histoire. C’est du lien social.
Le jasare connaît tout le monde,  rattache chacun à ses ancêtres et rappelle quels sont les bons comportements.

Au Mali, l’histoire de Soundjata Keïta, le fondateur de l’empire mading racontée par les griots, a été écrite et elle est maintenant étudiée à l’école. Ce n’est pas le cas au Niger et il y a des enfants qui ne connaissent pas grand chose de leur propre histoire.

Le jasare offre un apprentissage social. Il rappelle, par exemple, les parentés à plaisanteries et leurs origines. Par exemple, entre les enfants d’un frère et d’une sœur. Ce sont des parentés qui engendrent des comportements spécifiques. On peut se provoquer, s’insulter sans jamais se fâcher. Ces parentés existent aussi entre les peuples, entre touaregs et songhay par exemple. Le griot raconte et explique pourquoi.

Le jasare est le ciment social.  Pour se construire, on a besoin de connaître ses origines, ses racines, son histoire. C’est ce que fait le jasare.  Le griot était celui qui leur transmettait tout un vécu.

Les vieux me disent : c’est parce que les jeunes ne s’intéressent plus à ce que disent les griots.

Or il m’est arrivé de voir des jeunes se montrer très intéressés lorsqu’ils avaient l’occasion d’écouter des récits de Djéliba, par exemple, ou des chants de mariage “traditionnels” et être captivés par les danses.

Donc, au fond de moi, je me dis que si, effectivement, il y a changement de société et que – comme dans toutes les sociétés – les intérêts des jeunes se démarquent de ceux des anciens d’autant plus que la société zarma n’échappe pas à la mondialisation – avec un intérêt marqué des jeunes Nigériens pour le rap – il y a aussi parfois peut-être mécompréhension.  Mais peut-être que ce sont les occasions qui se font rares et ne sont plus provoquées. Il suffit d’organiser une séance de contes et de voir le nombre d’enfants affluer et rester au point de s’endormir sur place pour se dire que l’intérêt est là.

Avec mon travail, je veux participer à la conservation de la mémoire d’un groupe social très important et qui n’est pas celui que l’on croit être maintenant. Les jasare ne sont pas des personnes qui louent n’importe qui, n’importe comment, et sans savoir. S’ils sont généralement récompensés, ils ne quémandent pas… Au contraire de certains nouveaux “griots” (avec de gros guillemets !) apparus depuis quelques années et qui envahissent les grandes villes principalement à la quête d’argent : ils n’ont pas appris, ne connaissent pas les histoires et ne connaissent pas les louanges, mais ont tendance à harceler et même à insulter (ce que ne ferait pas un jasare).

Ces nouveaux “griots” se distinguent donc des jasare par leur manque de savoir même s’ils essayent d’imiter leurs gestes, leurs manières, leurs paroles. Mais ils se distinguent aussi des joueurs de tambour qui ont hérité cela de leur père et ont appris à jouer et à louer (un apprentissage beaucoup moins structuré que celui des jasare et basé sur l’imitation et non le fait d’apprendre par cœur).

Ces nouveaux griots sont très présents et viennent harceler les personnes présentes aux cérémonies. Ils ont modifié la perception de nombreux Nigériens sur les griots.  C’est ainsi que maintenant, beaucoup de Nigériens voient les griots comme des harceleurs qui viennent un peu gâcher la fête.
En travaillant avec moi et en me permettant d’enregistrer tous (?) les récits qu’il connaît, Djéliba a voulu montrer en quoi résidait sa différence avec ceux-ci.

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Sandra Bornand travaille au LLACAN (Langage, Langues et Cultures d’Afrique Noire) au CNRS. Sa thèse, Le discours du griot généalogiste chez les Zarma du Niger, est publiée par Karthala (cliquez ici). Elle est également l’auteur de Parlons Zarma, une langue du Niger, aux éditions Harmattan. (cliquez là)

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« Quand un discours m’exalte » / Entretien avec Sandra Bornand (1/2) http://griots.blog.pelerin.info/quand-un-discours-mexalte-entretien-avec-sandra-bornand-12/ http://griots.blog.pelerin.info/quand-un-discours-mexalte-entretien-avec-sandra-bornand-12/#comments Sun, 10 Jan 2010 21:50:01 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=1077

Petite, Sandra Bornand rêvait d’Afrique noire en écoutant les récits de son cousin né au Tchad et en fouillant dans le grenier de sa grand-mère. Elle collectait les pièces de 20 centimes, se promettant de poser les pieds un jour sur cet autre continent.  

A la fin de ses études, elle décide de travailler sur un extrait d’une épopée d’un griot nigérien. Et part. « Quand je suis arrivée au Niger, c’était comme une évidence », dit-elle.  

Elle qui voulait quitter le monde universitaire se lance dans une thèse sur les jasare (les griots généalogistes et historiens) et noue des relations particulières avec Djibo Badié, dit Djéliba (litt. “le grand griot”) ou Dialba (celui que j’ai suivi lors du mariage princier à Hamdallaye). 

Cela fait quinze ans qu’elle vient presque chaque année au Niger. Elle y a vécu une année et parle couramment zarma, travaille toujours sur l’oralité, les chants de femmes et les récits zarma.  

Avant de partir j’ai rencontré Sandra Bornand dans son bureau du LLACAN (Langage, Langues et Cultures d’Afrique Noire) du CNRS. J’y ai passé tout une après-midi. Et ses explications furent précieuses tout au long de mon parcours.  

A Niamey, nous nous sommes retrouvées le temps d’une journée. J’arrivais à peine. Elle repartait avec son mari le soir-même pour la Suisse, pays d’où elle vient.  

Prenez le temps de lire ces lignes. J’espère qu’elles vous apporteront les éclairages qui vous ont peut-être manqué dans mes précédents posts.  

Qui sont les Zarma ? Les Zarma sont un peuple qui vit dans l’ouest du Niger. Le zarma est leur langue. Ils sont apparentés aux Songhay (Songhay et Zarma parlent la même langue avec quelques variantes) que l’on retrouve au Niger mais aussi au Mali, vers Gao et Tombouctou. Les Zarma se disent originaires du pays malinké au Mali. D’après la légende, ils descendent de Mali Bero (“Mali le grand”) qui ne supportant plus les provocations des Peuls ou des Touaregs aurait emmené le peuple zarma jusqu’à l’actuel Niger.

La société traditionnelle zarma est une société hiérarchisée. Elle est divisée en trois parties : les hommes libres (parmi lesquels se trouvent les nobles et les princes), les captifs (captifs de père en fils et prisonniers de guerre devenus esclaves au service des nobles) et un troisième groupe au sein duquel on trouve les griots généalogistes et historiens (appelés jasare) et certains groupes d’artisans.  

Le terme français de “griot” est ambigu. Pour nommer les hommes de la parole en zarma, il y a plusieurs termes dont les deux principaux sont ceux de hwaarayko (littéralement “quémandeur”) et jasare (griot généalogiste et historien). Ces derniers sont considérés comme des “nobles déchus”* alors que sous le qualificatif de “hwaarayko” on retrouve par exemple les joueurs de tambour d’aisselle (dondon kari) qui eux sont clairement d’origine captive.  

Nourri, logé, blanchi. Autrefois la famille noble qui avait un jasare devait le prendre en charge complètement, le nourrissait, l’habillait, le mariait. On lui donnait des esclaves, des animaux. Le jasare ne s’occupait que d’apprendre la généalogie et l’histoire des familles nobles zarma et songhay, pour les transmettre par la suite.  

Les jasare, un groupe endogame. Dans les dires, les griots ne se mariaient qu’entre eux. Mais dans la pratique, Sandra a observé beaucoup d’inter mariages avec les artisans du cuir (garaasa) Ce qui était sûr, c’est qu’autrefois un jasare ne pouvait jamais se marier à une noble car une noble se dégradait en se mariant avec un jasare. Cela reste un problème, explique Sandra qui connaît des filles de griots dont les mariages ont été refusés par les familles de ceux qu’elles aimaient car ils étaient fils de nobles. 

Mais on trouve des exceptions : ainsi la quatrième femme de Dialba est aujourd’hui de souche “libre”, mais par son mariage elle a été “rétrogradée”. 

Le détenteur de l’histoire. A la base, ce sont ces griots, les jasare, qui détenaient l’histoire des familles nobles. Le jasare connaissait l’histoire des nobles de la région qu’il habitait et des régions environnantes.  

La notion d’héritage chez les Zarma est très importante. On hérite des qualités. On ne peut pas devenir noble si on est esclave car on n’a pas hérité des qualités de pudeur, de honte, de retenue. Quand on fait quelque chose de mal on déshonore ses ancêtres. « On peut pas tirer un fruit et que la branche ne suive pas. » dit le proverbe.

L’idéologie qui dominait la société zarma est qu’un esclave n’avait pas d’histoire et qu’on ne pouvait pas faire remonter ses ancêtres à plus de trois générations. C’est donc en énumérant la généalogie de quelqu’un et en le rattachant à Mali Bero que le jasare justifiait l’origine noble d’une personne et la légitimait auprès du peuple. “Etre tu” c’était donc être esclave… 

Le jasare avait aussi d’une certaine façon une fonction de journaliste. Il était autorisé à aller sur les lieux de guerre où il ne pouvait être enlevé ou tué et informait ensuite son chef de l’état des forces de ses rivaux et le conseillait dans ses projets (éventuelles guerres) 

C’était aussi une sorte d’ambassadeur. Il était envoyé pour aller discuter avec un chef, pour lui annoncer une déclaration de guerre.  

Il était également un entremetteur. Quand on voulait se marier, c’était lui que l’on consultait car il connaissait tout le monde et savait de quelle origine était la personne et si elle se comportait bien ou pas. 

Le jasare ne chante pas. Ce n’est pas comme l’image des griottes maliennes que l’on peut avoir par exemple. Le jasare récite les généalogies en faisant des appels d’ancêtres. Il les scande à haute voix en pointant du doigt la personne visée : « Fils d’un tel, fils d’un autre, fils d’un autre… » et il y ajoute des louanges.

Il fait également des narrations, des récits de guerrier, accompagné d’un luth à trois cordes, le moolo. 

On ne retrouve le chant (et seulement dans des sortes de “refrain”) qu’à deux occasions : lors de l’intronisation ou des funérailles d’un chef.

Femmes de jasare. La femme ou la fille de jasare en a le statut mais ne remplit pas les mêmes fonctions que l’homme. Elle n’apprend pas les généalogies et les histoires, mais par contre se rend aux cérémonies où elle annonce l’arrivée d’une personne et peut chanter lors des mariages. Il faut savoir que – dans la société zarma –la séparation entre le monde des hommes et celui des femmes est très marquée. 

Lors du mariage de dimanche dernier, la fatiha (bénédiction du mariage) a eu lieu à l’extérieur en présence d’hommes uniquement. Les femmes étaient à l’intérieur de la maison. Seule une griotte était là pour regarder et répéter « amin ».

 Attention : la tante de Dialba est la seule femme de la famille à jouer du luth (c’est son mari qui le lui a appris), mais elle ne sait pas raconter les récits, elle pourra faire un petit bout de généalogie.

L’art de la parole. Le jasare était le seul à oser conseiller le chef, car les autres nobles avaient peur de la colère du chef. Lui maîtrisait tellement bien la parole qu’il pouvait présenter les choses de manière arrangée, de manière acceptable. En utilisant des proverbes, des images, en utilisant l’indirect. En outre, il n’est pas un concurrent pour la chefferie alors que d’autres “princes” pouvait l’être et espérer prendre sa place à sa mort. 

La parole des jasare normalement est toujours valorisante. Ils sont au courant de tout. Mais taisent les choses. Par des proverbes, ils peuvent “menacer”de raconter certaines choses, mais c’est simplement pour encourager les nobles à prouver leur noblesse (autrefois, se montrer courageux à la guerre par exemple ; aujourd’hui (mais aussi autrefois) se montrer généreux ; car le noble est celui qui donne. 

Ils sont craints par rapport à cette parole là. 

Le pouvoir de la parole. Ces appels d’ancêtres provoquent parfois chez les personnes visées une telle émotion qu’elle se marque par une sorte de mini-transe. La thèse de Sandra publiée sous le titre Le discours du griot généalogiste chez le Zarma du Niger. s’appelait au départ : « Quand un discours m’exalte », reprenant une expression (a ga ay bina tunandi : litt. “cela fait lever mon cœur” mais qui signifie l’exaltation, l’énervement (dans un bon sens ici) couramment utilisée par les nobles zarma.

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Attendez demain pour en savoir plus sur l’école traditionnelle des jasare, le rôle de la colonisation dans la modification de cette fonction et les dangers que court la parole. Et si vous avez envie de pousser le vice jusqu’à apprendre la langue zarma, Sandra Bornand a également écrit Parlons zarma, une langue du Niger

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Mariage princier à Niamey http://griots.blog.pelerin.info/mariage-princier-au-niger/ http://griots.blog.pelerin.info/mariage-princier-au-niger/#comments Tue, 05 Jan 2010 08:24:19 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=1020

Vous avez peut-être noté qu’au Mali, j’ai soigneusement évité de vous faire le coup de la chanson « les dimanches à Bamako, c’est les jours de … »* A Niamey, en revanche, j’ai eu la chance d’assister, ce dimanche, à un mariage princier. Celui du fils de feu le chef traditionnel d’Hamdallaye, un village au nord-est de la capitale nigérienne.

C’était pour moi l’occasion de suivre Dialba lors d’un des événements qui occupent toutes ses matinées et ses week-ends.

Dialba est un grand griot généalogiste nigérien, moins grand que son père, dira-t-il sans doute, mais tout de même, il est le chef des griots du Niger. L’un des derniers à connaître les généalogies de toutes les grandes familles du pays, la genèse des localités, les faits d’armes des guerriers et tant de récits historiques.

Une mémoire si dense qu’il ne reste que peu de place pour des considérations horaires. Et ce dimanche matin, je peste intérieurement de m’être levée si tôt pour respecter la consigne « être là impérativement avant 7h » en voyant Dialba émerger à peine.

Le concept de grasse matinée dominicale, ici, n’existe pas. La fatiha, c’est à 8h30. C’est le moment où l’on récite la sourate d’ouverture de Coran, où l’on scelle le mariage.

Mais d’abord (donc plus tôt encore) rendez-vous est donné au domicile de l’actuel chef d’Hamdallaye (le jeune frère du précédent) à Niamey.

Dans la cour que le soleil effleure à peine, des dizaines d’hommes attendent, assis en cercle sur des chaises en plastique, sous le regard du garde du corps personnel du chef, enturbanné de rouge et de vert, sabre à la ceinture.

Il est encore tôt et seulement trois griots joueurs de tambours d’aisselle sont arrivés. Ils défilent devant les princes, chantant leurs louanges en attendant quelques billets. Ils ne sont que trois mais me mettent déjà mal à l’aise. Leurs chants me troublent et alors que le monde afflue, ils sont de plus en plus nombreux et je guette leurs mouvements, inquiète de les voir s’approcher de moi. Mon frêle porte-monnaie n’y survivrait pas

C’est l’heure de la fatiha. Devant la maison du père de la jeune mariée, la rue est pleine des palpitations des tambours et du murmure des convives. Nous voilà plusieurs centaines rassemblées autour du auvent de la mosquée du quartier. Aucun des mariés n’est présent, le mariage est l’affaire de deux familles que l’on unit avant tout.

La prière est ponctuée des « Amin » prononcés par Dialba et par d’autres griots et une griotte qui se disputent les décibels.

N’ayant pas le droit de poser le pied sur les tapis de la mosquée, je me poste derrière les tourelles de tissu blanc qui habillent les têtes des chefs. Avec toujours à côté de moi, le sabre du garde du corps rouge et vert.

C’est à Dialba, assis au milieu des hommes sur les tapis de la mosquée, que sont remis les dons des familles des mariés.

Un soit disant griot s’approche d’une des tourelles de tissu blanc au moment de la distribution des noix de kola et des dattes. Scandale. On n’offre jamais rien au chef, c’est le chef qui offre. Et de toute façon, le chef ne mange pas en public. Une dispute éclate entre les griots. Dialba tempère. Plus tard, c’est lui qui distribuera aux griots l’argent de la journée.

Retour à la maison du chef. Enfin, dans une autre de ses maisons. Je partage avec les femmes à l’intérieur un plat de mouton en sauce. Il est 9h30. Je sens que la journée sera très longue.

Dehors un griot donne de la voix en suivant les talons d’un chef et en récitant sa généalogie.

La voiture qui nous conduit à Hamdallaye à quarante kilomètres de Niamey ne s’attarde jamais longtemps aux postes de gendarmerie. Pas de taxe, pas de péage. Tout le monde connaît Dialba et le salue chaleureusement.

Arrivée au village, on me tend une chaise en plastique. J’attends sans bien comprendre de quoi sera faite cette journée.

Nous voilà dans une grande cour ensablée où le monde se divise en deux. D’un côté les hommes qui attendent, de l’autre les femmes qui cuisinent. Le sable brûlant ou l’ombre du grand acacia. Je rapproche ma chaise de l’ombre fraîche de l’acacia et du groupe des hommes. Ici, nous sommes avec les vieux, les gens mariés, la famille. La jeune mariée est ailleurs avec ses amies. Le jeune marié aussi d’ailleurs. Il ne se rencontreront que la nuit venue. Et nous ? Nous attendons que l’on nous serve à manger je crois.

En attendant, Dialba a pris son moolo (luth à trois cordes) et s’est mis à raconter.

Il racontera pendant six heures. De sa voix posée et rythmée. Rythmée d’un tempo nonchalant comme les pas d’un chameau dans le désert. Un rythme qui berce et fait glisser les heures chaudes. Dialba, près du tronc de l’arbre, ne se déplace presque jamais. Comme on vient chercher l’ombre fraîche, ce sont ceux qui l’écoutent qui s’approchent pour se nourrir de sa voix.

Pendant six heures, Dialba parle en zarma. L’histoire du village d’Hamdallaye, les faits des ancêtres des familles ici rassemblées, l’histoire du pays et du Mali voisin…

Quand vers 13h, on m’installe dans une case de femmes et que du poulet et du pain nous sont apportés, je crois voir la fin de l’attente approcher. Erreur. Le poulet est un leurre. Nous n’en sommes qu’au petit déjeuner.

Trois heures plus tard quand défilent cette fois les plats consistants de mouton, de poulet, de tô et de riz, Dialba pose son instrument. A la fin du repas, déjà les invités se lèvent, les chaises sont empilées.

Le soleil entame sa descente, la cour rougit. Sous l’acacia, nous avons tous tourné au cours de la journée comme de sages petits tournesols. Et Dialba reprend son moolo. Ils ne sont plus qu’une quinzaine autour de lui, les visages dans les mains, les yeux ici et là-bas, aux côtés de leurs illustres aïeuls, dans la lointaine vallée de Kouroukan Fouga…

Le temps peut bien filer, les heures glisser, Dialba n’en aura jamais fini de raconter.

* cf. la chanson d’Amadou et Mariam « Les dimanches à Bamako »

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Maître F.T. Pacere « Il n’y a quasiment plus de griots mossi au Burkina Faso. » http://griots.blog.pelerin.info/maitre-f-t-pacere-il-ny-a-quasiment-plus-de-griots-mossi-au-burkina-faso/ http://griots.blog.pelerin.info/maitre-f-t-pacere-il-ny-a-quasiment-plus-de-griots-mossi-au-burkina-faso/#comments Mon, 28 Dec 2009 00:00:29 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=972

Pendant que je tente une nouvelle fois de passer la frontière nigérienne, je vous laisse encore un jour à Ouagadougou.

Dès mon arrivée à Ouagadougou, tout le monde m’a conseillée d’essayer de rencontrer Maître Frédéric Titinga Pacere. Essayer seulement parce que Maître Pacere est un homme très occupé. « Hommes de lettres  et de culture », Me Pacere est également avocat et plaide depuis 1985 au Tribunal Pénal International.

Ma chance, c’est que les plaidoiries du procès auquel il prend part sont terminées. Et qu’il s’accorde quelques mois de répit chez lui, au Burkina, pour souffler et  s’occuper de son musée de Manega, « le plus grand musée privé d’Afrique de l’ouest », précise-t-il, le musée de la Bendrologie.

Souffler un peu et, au passage, publier quelques bouquins, sa spécialité. La liste de ses ouvrages est si longue qu’il peut se permettre d’en placer un titre à peu près dans chacune de ses réponses !

La Bendrologie est un concept dont il est l’inventeur. C’est la science du bendré, le tam-tam parleur chez les Mossi, peuple du Burkina Faso.

Ainsi, hors des discours écrit et oral, il existe le discours tambouriné.

Dans cette langue du tam-tam, pas de sujet, de verbe ou de complément. « C’est une juxtaposition de devises et de formules. Chaque Roi choisit sa formule. Chaque métaphore donne des informations sur le contexte économique, politique, social et culturel.  » Ainsi dans une culture de l’oralité sans registre ni archive, le tam-tam parleur renferme l’histoire du pays mossi et des différentes cours royales qui le composent. « Mais il faut en connaître les codes pour comprendre le discours. « 

Or, d’après Maître Pacere, de moins en moins de personnes au Burkina Faso sont capables d’interpréter les rythmes traditionnels du bendré. « Ce n’est pas une langue à la portée de tous. Seuls les anciens et les chefs coutumiers sont supposés en posséder les clés. Très peu de femmes comprennent le bendré. »

Lui se dit « prince héritier » de la cour royale de Manéga et, en tant que tel, a pu côtoyer très jeune des équipes de griots rattachées à sa cour et apprendre la langue du tam-tam. C’est à Manéga qu’il a choisi de faire construire son musée de la Bendrologie. Lui, « le premier enfant de sa région à avoir été à l’école et à l’université » voit comme une mission la préservation par tous les moyens de sa culture ancestrale. « Cette culture n’est pas seulement en danger. Elle est tout simplement en train de disparaître. »

« Sur toutes les cours royales mossi, il n’y en a plus que trois où il y a encore des équipes de griots. Il n’y a quasiment plus de griots Mossi en exercice et ceux qui jouent du tam-tam… je ne peux pas dire qu’ils ne connaissent rien … mais ils  en connaissent très peu. »

« Il y a quelques années j’ai fait venir dix des plus grands griots de l’empire mossi, ceux de la cour du Mogho Naba*. Le roi ,normalement, a 330 devises, des formules de sagesse. Je leur ai demandé s’ils pouvaient me les citer. A eux tous, ils n’ont pas pu m’en citer plus de dix. »

En 1984, Maître Pacere identifie 20 griots pour donner des cours avec lui à l’université de Ouagadougou. « Le dernier de ces griots est mort l’année dernière. Et nous n’avons rien prévu pour préserver ce savoir. »

Son musée il l’a construit sur fonds privés uniquement. « J’écris régulièrement des lettres aux ministres de notre gouvernement pour leur demander de faire quelque chose pour la préservation de la culture. Mais on ne répond même pas à mes courriers. »

Alors Maître Pacere ajoute régulièrement des lignes à la liste de ses publications et de ses titres honorifiques. Ecrire, écrire, il faut tout écrire. Et tant pis si le papier n’est pas fidèle à l’âme de la tradition orale. « Il faut faire feu de tout bois, répond Maître Pacere. Ce n’est pas l’idéal mais nous n’avons pas le choix. Il faut cette base de travail pour les prochaines générations. » Mais de qui parle-t-il donc ? A en croire le Pr Alain Sanou, ces « prochaines générations » ne s’intéressent pas beaucoup à ce patrimoine-là.

Maître Pacere continue d’écrire, obstinément. Et à ses piles de livres, il veut ajouter un édifice : la construction d’une école de tam tam parleur. Là encore, selon lui, « il faut faire feu de tout bois » et ouvrir l’école à tous, qu’ils soient fils de griots ou non.

* Mogho Naba est le roi des mossis

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Pr. Alain Sanou : « Les cours de littérature orale n’intéressent pas les étudiants. » http://griots.blog.pelerin.info/pr-alain-sanou-les-cours-de-litterature-orale-ninteressent-pas-les-etudiants/ http://griots.blog.pelerin.info/pr-alain-sanou-les-cours-de-litterature-orale-ninteressent-pas-les-etudiants/#comments Wed, 23 Dec 2009 17:49:56 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=921  

La conservation du patrimoine oral burkinabè ?   » Pfff. C’est comme si nous étions en train de brûler nos châteaux de la Loire. »  Peu d’espoir dans cette réponse chambordienne, inspirée sans doute par les années qu’Alain Sanou a passé sur les bancs de l’Université de Tours à étudier l’ethno-linguistique.

Aujourd’hui, Alain Sanou est professeur de Littérature orale à l’Université de Ouagadougou . Des cours qui n’attirent pas grand monde.  » On nous considère un peu comme une secte difficile à intégrer. » Ceux qui suivent le cursus proposé, cursus qui permet d’apprendre les techniques de collecte sur le terrain, dans les villages, de transcription et de traduction, sont souvent « très militants ».

Cela s’explique, selon le professeur, par l’absence d’une politique de démocratisation de l’éducation. « La part d’étudiants d’origine paysanne est très faible. La majorité est issue de la classe moyenne et n’a pas grandi dans une culture de l’oralité. » 

« C’est là une ambiguïté de l’Afrique. L’élite se revendique d’une culture traditionnelle dont elle ne fait pas la promotion. » La littérature orale est même regardée de très haut. L’oralité ayant pris une connotation passéiste. « S’intéresser à l’oralité dans notre culture est presque regardé comme une arriération. »

Mais ça veut dire quoi littérature orale d’abord ?

Après une inspiration solennelle, en bon pédagogue, le professeur Sanou répond en corrigeant ma question : « d’abord qu’est-ce qu’une culture de l’oralité ? C’est une société où la voix est le moyen de transmission et de conservation du savoir. » Comme le livre, la voix en tant que support du savoir, fait donc l’objet d’un traitement particulier. « On distingue des genres oraux, la poésie ou la parole sacrée par exemple, que l’on sépare bien de la simple conversation. Comme pour la littérature écrite où l’on fait une différence entre la Pléïade et Barbara Cartland*. »

L’oralité cultive la mémoire et force l’homme à avoir une conception concrète des choses. « Un très bon exemple : le temps. Quand on donne une indication de temps, dans une culture de l’oralité, c’est toujours par rapport à un événement concret ou c’est « le temps de faire quelque chose ». » Les dates de naissance précises n’ont pas de sens. Le temps découpé n’existe pas. On est né l’année de la grande sécheresse ou on est assez vieux pour avoir connu le père du chef.

Sans livre pour apprendre et transmettre, l’éducation se fait de manière collective. « On ne grandit pas seul mais dans un groupe. Ainsi, l’éducation orale passe par beaucoup de rites vécus collectivement. » Comme la circoncision ou l’initiation. « C’est d’ailleurs une faille de l’oralité. Elle ne laisse pas beaucoup de place à l’individu, à l’épanouissement personnel, à la fragilité. Les problèmes sont collectifs. »

Une autre faille qui handicape la culture orale, c’est que la parole, d’un locuteur à l’autre, peut être modifiée, altérée. Cela pose le problème de sa sauvegarde mais cela pose aussi la question de sa valeur juridique. « Pour qu’un contrat oral soit respecté il faut que les parties s’entendent sur le comportement à adopter. Mais si l’une affirme avoir dit ou entendu autre chose, on ne peut rien faire. »

Le Pr Alain Sanou conçoit sans difficulté que la voix comme moyen de transmission ne convient plus aux réalités actuelles. « A l’école moderne, avec les nouvelles matières à enseigner, les formations universitaires comme les mathématiques ou la médecine, on comprend bien que l’oralité pose problème, que la mémoire peut être vite saturée sans support écrit. »

Mais pour le Pr Alain Sanou, intégrer la modernité dans la culture traditionnelle orale, ce n’est pas écrire la littérature orale. « Ecrire, c’est faire entrer la parole dans un autre système de transmission. Quand on retranscrit un récit que l’on a entendu, c’est simple, une fois qu’on le relit, ce n’est jamais la même chose. Le débit change. Notre attention ne se focalise pas sur les mêmes éléments. »

Pour lui, « la conservation doit se faire par l’organisation d’une transmission de l’oralité. Il faut former des gens à l’école traditionnelle. » Des conteurs ? « Pas seulement des conteurs car l’oralité ce n’est pas seulement des contes. Quand un jeune homme passe le rite d’initiation, il apprend à être un bon conteur, un bon médecin, un bon cultivateur. Il apprend aussi à se maîtriser devant une femme. »

Pour que la parole survive, il faut donc qu’elle soit transmise de manière vivante. . « C’est à l’Etat de prendre cela en charge. » Mais l’Etat s’intéresse peu, pour ne pas dire pas, à ces questions-là.

Le Professeur Sanou travaille depuis des années sur la place de la parole dans la culture bobo et passe plusieurs mois par an dans les villages pour cela.

Il n’essaie même pas de chercher des financements publics.

 

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Ecoutez Bobo chanter *bis* http://griots.blog.pelerin.info/ecoutez-bobo-chanter-bis/ http://griots.blog.pelerin.info/ecoutez-bobo-chanter-bis/#comments Thu, 17 Dec 2009 09:46:48 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=877 Un caprice du Dieu Internet m’a empêchée hier de vous faire parvenir ce petit extrait de concert nocturne.
Je ne peux vous en offrir que 4 minutes, hélas. Internet a beau se montrer plus clément, il n’en est pas pour autant généreux.

Tous vos messages aujourd’hui commencent par un « il fait froid », « il fait -3 degrés » ou « il neige ». Je vous envie la magie blanche sans pour autant vous envier le froid.

Un peu de djembé, de kora et de balafon pour vous faire parvenir un peu de chaleur en vous épargnant la poussière :

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Ecoutez Bobo chanter http://griots.blog.pelerin.info/ecoutez-bobo-chanter/ http://griots.blog.pelerin.info/ecoutez-bobo-chanter/#comments Wed, 16 Dec 2009 20:48:12 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=855 Les jardins de Bobo-Dioulasso

Petite ville tranquille, Bobo se laisse vivre à l’ombre de ses grands arbres. Pourquoi se presser quand il fait si chaud ?

Bobo-Dioulasso

Nos « vieux », les retraités français ne s’y sont pas trompés. Ils sont, m’a-t-on dit,  nombreux à s’installer à Bobo, la fiscalité y étant, paraît-il, fort intéressante. Dans la bouche des Burkinabè, je suis désormais « la Blanche » ou « madame La Blanche ».  En rire ou en pleurer ? C’est parfois usant mais instructif d’être du matin au soir, « la minorité visible ».

« En rire ou en pleurer ? «  titre La Preuve, journal musulman burkinabè, au sujet du résultat du référendum suisse concernant la construction de minarets. Le vendeur de journaux est perplexe quand je lui dis qu’il n’y a que quatre minarets en Suisse.

« Vous êtes suisse ? «  « Non, française.  » « Ah, chez vous, c’est le débat sur l’identité nationale … » Soupir. Tout le monde, ici, regarde régulièrement France 24, TV5 Monde. Des images de Noirs, de Maghrébins* et de femmes voilées quand vient le thème de notre fameuse identité. « Mais il y a pourtant bien des Français musulmans, non ? » me demande le vendeur de journaux.

Au marché de Bobo-Dioulasso

Carte postale sonore. Des coups de machette au « rayon » viande du Grand marché. Un mariage. Les toux grasses des gorges irritées par la poussière. Un puits et des enfants autour. Et de la musique, un peu partout. D’ailleurs, un chanteur français et son tube phare des années 60 se sont perdus dans les ruelles de Bobo ! Tendez l’oreille !

* Dans la rue, on m’appelle ici « la Blanche » alors pas de fausse pudeur, pas de « personnes de couleur »

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Sur la route, du Mali au Burkina Faso http://griots.blog.pelerin.info/sur-la-route-du-mali-au-burkina-faso/ http://griots.blog.pelerin.info/sur-la-route-du-mali-au-burkina-faso/#comments Sun, 13 Dec 2009 19:19:00 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=835 Bamako

Déjà trois semaines passées à Bamako, deux mois en Afrique de l’Ouest…il est temps de passer une nouvelle frontière. Direction : le Burkina Faso.

Un Bamako-Ouagadougou d’une traite ? Mes vertèbres me supplient de fractionner. Alors je fractionne.

Sikasso

Premier jour. Bamako-Sikasso (375 km au sud-est de la capitale, juste avant la frontière burkinabè)

Le taximan qui me conduit à la gare routière porte des gants en laine et un gros bonnet. Il est 6h du matin. Il doit faire 15 degrés. Je savoure, lui frissonne.

 » Un sac en plastique pour votre sac à 100 FCFA ? » me propose un homme avant que la soute ne l’avale. « Bah non, pourquoi faire ? »

Réponse trois heures plus tard, quand, après Bougouni, l’asphalte laisse place à la piste et que la poussière rouge s’engouffre dans le bus dépossédé depuis belle lurette d’une fenêtre sur deux. Trois heures à plisser les yeux, à contempler les pages de mon livre qui rougissent. Ma voisine me tend un mouchoir pour protéger mon visage. Trop tard, j’ai déjà changé de couleur.

Arrivés à Sikasso, mon sac et moi laissons un sillon rouge derrière nous jusqu’à la douche salvatrice. J’aurais tout de même pu lui offrir ce sac à 100 FCFA !

Un manguier éventré

Deuxième jour. Sikasso – Bobo-Dioulasso (Burkina Faso)

5h30, comme la veille, le réveil sonne. Le temps de charger les bagages sur le toit, comme les autres passagers endormis, j’alterne entre gorgées de thé brûlant et bouchées de sandwich à l’omelette.

Devant nous, deux jeunes vendeurs ambulants se font face. Sans dire un mot, ils laissent tomber leurs marchandises, s’emparent d’un bâton au sol et se sautent à la gorge. Duel à l’aube. Après les avoir séparés en les traitant de tous les noms, un homme hausse les épaules : » l’argent, toujours l’argent. »

Frontière burkinabè

Un peu avant 10 heures, nous passons la frontière. Un peu agacé par mes exigences de touriste, l’officier burkinabè cède et pose son tampon bien en face du visa. Son collègue a deux grandes cicatrices qui lui barrent les joues. Au fil des kilomètres, de plus en plus de visages marqués par les scarifications traditionnelles.

La terre ici est toujours rouge mais d’un rouge encore plus soutenu, plus sombre. Les cases rondes sont reliées entre elles par de petits murets. Petites forteresses familiales. Et toujours ces greniers dodus, rehaussés, coiffés de paille.

Bobo-Dioulasso

Drame. Dans les rues de Bobo-Dioulasso, plus de Jakarta mais de bonnes vieilles mobylettes Peugeot P50. Je n’ai rien contre mais ça ne fait pas « bip-bip » quand ça s’arrête. De ce côté-ci de la frontière, les taxis ne sont plus jaunes mais verts, il n’y a pas une boutique Orange tous les cent mètres mais des repères essentiels restent : au menu, c’est toujours riz sauce arachide, riz au gras ou riz sauce saka-saka* et le dioula, parlé ici, ressemble fort au bambara.

Avant de reprendre la route, je pose mon sac (encore un peu rouge) 48 heures à Bobo.
Et, ici aussi, c’est bientôt Noël !

C'est No-Noël !

* sauce à la feuille de patate douce. Et oui, je fais du mauvais esprit. Mais laissez-moi ça. Ca fait deux mois.
Afficher De Dakar à Niamey : où suis-je ? sur une carte plus grande

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Massa Makan Diabaté, le griot écrivain http://griots.blog.pelerin.info/massa-makan-diabate-le-griot-ecrivain/ http://griots.blog.pelerin.info/massa-makan-diabate-le-griot-ecrivain/#comments Sat, 12 Dec 2009 18:53:12 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=814 Massa Makan DiabatéAvant de quitter le Mali et de découvrir le Burkina Faso, je voulais vous parler de Massa Makan Diabaté.

Son nom ne me disait rien et pourtant, on me l’a présenté comme un grand écrivain malien, presque aussi populaire qu’Amadou Hampâté Bâ.

 

 

Héritier spirituel d’une grande famille de griots de Kita, il a choisi de coucher sur le papier des récits traditionnels, des mythes fondateurs de la culture malinké, qu’il a collectés auprès de son oncle Kélé Monzon et d’autres grands historiens traditionnalistes maliens. Au carrefour de l’oral et de l’écrit, « Massa » était persuadé que l’écriture était le salut de ce patrimoine oral tout en étant conscient qu’il allait à l’encontre de siècles de transmission immatérielle.

Massa Makan Diabaté est mort en 1988. Ce sont d’autres, bien vivants, qui m’ont parlé de lui à Bamako. Anne-Marie Le Bot qui l’a côtoyé pendant les trois dernières années de sa vie. Et Sirafily Diango, professeur de lettres au lycée Massa Makan Diabaté, le plus grand lycée public de la capitale.

Sirafily Diango

Sirafily pourrait parler de « Massa » pendant des heures. Il a été son élève un temps à l’Ecole normale supérieure et en garde le souvenir d’un homme très charismatique « si éloquant qu’il s’écoutait parler, avec un humour croustillant ».  Sirafily ne se lasse pas de lire et relire les livres de l’écrivain disparu, les adapte pour en faire des pièces de théâtre et s’est inscrit dans une université ivoirienne pour être le premier à réaliser un doctorat sur l’auteur malien.

Sirafily Diango devant le portrait peint de Massa Makan Diabaté

Je lui ai demandé de choisir des extraits de l’oeuvre de Massa Makan Diabaté. Et de me les lire.  » Ca ne te dérange pas ? «  ai-je demandé. « Si ca me dérange ! Je pourrais faire ça pendant des heures ! » Je vous en propose quelques minutes :

Puisant sa matière auprès de Kélé Monzon, « son réservoir », Massa s’est d’abord attaché à collecter une partie de l’histoire du Mandé. Son oncle, d’abord réticent, craignait que « la parole sacrée perde de sa force » mais finit par lui confier une part de son savoir. Lorsque son premier ouvrage est publié, Massa se rend, très fier, présenté l’ouvrage à Kélé Monzon. La sanction tombe « voilà des paroles qui ne respirent plus ».

Ces textes, vous allez l’entendre, ont une rythmique déstabilisante, plein de disgressions et d’allusions. « C’est le souffle propre au griot que Massa a respecté. Quand on écoute un griot, on écoute aussi ses silences. C’est une parole incantatoire », explique Sirafily Diango.

Autre élément perturbant : les noms changent sans cesse et un personnage est appellé de différentes manières. Fakoly à la grand bouche, Fakoly à la grosse tête. « La nomination est très importante dans le Mandé pour parler d’une personne. Fakoly était tout simplement un géant. »

Dans Janjon (prononcez Djandjon), est relatée l’épopée de Soundjata Keïta, le fondateur de l’empire Mandingue.  « Une chanson que l’on ne chante que pour le Roi, une geste que l’on peut comparer à la chanson de Roland. »

 

Puis un extrait de Kala Jata, Le lion à l’arc.

Avant d’entamer son récit, le griot lance « Yanmariyo » puis se place par rapport à ses ancêtres. Sa généalogie, son origine lui donne la légitimité pour prendre ainsi la parole et raconter.

 Ce que plus tard que Massa Makan Diabaté se lance dans la fiction. Dans « La trilogie de Kouta », il rend hommage à son village d’origine, Kita .

Dans « Le lieutenant de Kouta », « Le Boucher de Kouta » puis « Le coiffeur de Kouta », Massa Makan Diabaté mélange fiction et des acteurs de son enfance et adolescence, des personnages qu’il a côtoyés et qui vivaient encore à la parution de ses livres. Il y dresse un  portrait doux et plein d’humour des habitants malinké de Kita.
L’écrivain ne s’est pas privé et les présente aussi dans leurs travers, leurs mesquineries et leurs vices. Les habitants de Kita ne lui en ont pas tenu rigueur. La rue où vit la grande famille de l’écrivain défunt porte aujourd’hui son nom.

Ecoutez un extrait du Lieutenant de Kouta, premier volet de la Trilogie de Kouta. Le lieutenant est amoureux de la belle Awa, une Sénégalaise, qu’il observe à l’aide de jumelles rouler des hanches au marché.

 

Sirafily affirme que de tels propos pourraient choquer la pudeur bambara mais font hurler de rire les Malinkés, friants d’humour cru.

Un autre extrait de la Trilogie, issu du Boucher de Kouta. Le portrait d’un personnage que Sirafily aime beaucoup : un pauvre homme un peu bouffon qu’il compare à Sganarelle.

Sirafily Diango

*Merci à Matthieu pour ses photos

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Ami Koïta, diva mandingue http://griots.blog.pelerin.info/ami-koita-diva-mandingue/ http://griots.blog.pelerin.info/ami-koita-diva-mandingue/#comments Thu, 10 Dec 2009 00:15:14 +0000 amelie http://griots.blog.pelerin.info/?p=798  Ami Koita

ENFIN ! Une griotte ! Il était temps, me direz-vous.

Toujours encadrées, toujours au second plan, femmes de griots avant d’être griottes, celles croisées avant Ami laissaient la parole aux hommes. Je voulais donc profiter de mon séjour à Bamako pour rencontrer des femmes indépendantes, des griottes célèbres, celles dont les cassettes grésillent partout, dans les bus, les taxis, les cafés, celles qui font la une des magazines locaux. Mah Kouyaté numéro 1, Oumou Sangaré, Babani Koné ou Ami Koïta.

Mes méthodes d’approche n’ont pas été fructueuses. Les jours passaient. Messages sur répondeur. « Rappelez demain, rappelez la semaine prochaine »…

Et voilà qu’en deux jours, mes deux derniers jours à Bamako, les griottes semblent tomber du ciel !

Hier soir, invitée à une fête de griots, je me suis retrouvée au milieu de plusieurs centaines de Diabaté, de Kouyaté et de Dembele !!! Débauche de bazin colorés, de faux sourcils et de bijoux démesurés en plaqué or. Sur de gros fauteuils en cuir beige, trônait le président des griots du Mali, Ousmane Soumano, son bâton de chef à la main, feutre rouge mou sur la tête, et porte-parole officiel à sa gauche* (celui-là même que j’essayais de rencontrer depuis des jours).

Devant les lumières de la télévision malienne, une griotte Kouyaté chante pour les invités. Je demande à mon voisin si Mah Kouyaté est là. « Elle était là cet après-midi. » Et je viens de manquer Ami Koïta. Soupir.

Mais ce midi, ça y est, j’ai rendez-vous, pour de vrai, avec une grande griotte. Ami Koïta.

Korofina Sud 

« Une fois à Korofina Sud, vous demandez la maison d’Ami Koïta. Tout le monde me connaît. »

Derrière un portail en fer forgé, une cour ensoleillée où sèche du linge et somnolent de grosses voitures et une Jakarta rose bonbon. Autour, de grandes bâtisses blanches. Quelques enfants. Une bonne odeur s’échappe d’une porte. C’est la mère d’Ami qui cuisine.

La maman d'Ami Koïta

Ami Koïta descend de chez elle et m’invite dans un salon qui semble ne servir qu’exceptionnellement, les traits ensommeillés.

Ami Koïta est née il y a un peu plus de cinquante ans à Djoliba, ville à 40 km de Bamako, « fondée, dit-elle, par un de mes ancêtres, un Koïta qui a ensuite invité un Keïta à prendre place à ses côtés. »

« Je suis née dans ce monde. Petite, autour de moi, ma grand-mère chantait, ma mère chantait, mon père était historien. Je savais à peine parler et déjà, quand autour de moi on chantait, j’ouvrais la bouche pour crier. » De peur que le talent de sa fille n’attise les jalousies, sa mère veut l’en empêcher. C’est son père qui l’encourage. « J’aimais tellement chanter. C’était comme si je ne sentais plus rien, je ne pensais à rien. Il n’y avait plus rien d’autre dans le monde. »

Ami Koïta

Après la mort de son père, Ami, encore petite fille, déménage à Bamako avec sa mère. Elle la suit dans toutes les manifestations. Et rapidement, son talent est repéré. « A 12, 13 ans, j’avais déjà des fans, je recevais de l’argent. J’ai compris que je pouvais en vivre et j’ai arrêté mes études. »

Ami Koïta rejoint l’Ensemble instrumental du Mali. En 1978, elle sort sa première cassette et est ainsi une des premières griottes à sortir du cadre des manifestations (baptême, anniversaire, mariage) organisées par des privés. « Grâce à mon éducation, je suis restée droite, honnête. La musique a toujours été pour moi une passion et un héritage. » précise-t-elle pour se distinguer des artistes qui se réclament du même monde alors que leurs parents n’ont jamais chanté.

Aux récits épiques et aux chants traditionnels maliens, Ami a ajouté de nouveaux thèmes. L’excision, la place de la femme, la « méchanceté »… »le social » comme elle dit.  » Beaucoup m’ont critiquée, me demandant pour qui je me prenais. »

Son dernier album date de 2003.  » Mais ça y est, je suis en train d’en préparer un autre. Si j’ai laissé passer autant d’années, c’est à cause de la piraterie. » D’après elle, les producteurs sérieux manquent ici au Mali et la chanteuse cherche quelqu’un de confiance pour s’occuper de ses futurs projets.

Et ses enfants ?  » De purs griots. Leur père est un Kouyaté. Ils savent tous chanter ou faire de la musique. » Mais ils ont tous choisi une autre voie.

En attendant producteur et futur album, entre concerts et fêtes privées ( « où elle ne se rend qu’invitée » , précise son fils « Vieux »), Ami profite de sa famille et de sa cour ombragée.

www.ami-koita.com

*C’est ça le comble ! Le président des griots, des maîtres de la parole, ne s’exprime pas. Son porte-parole, Barou Dembele, parle pour lui !

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