Etre celui dont on chante les ancêtres

Moussa Keïta

Moussa Keïta est un gentleman. A 80 ans passés, son maintien reste impeccable, son élégance discrète. D’une douceur enfantine. Dommage qu’il range instinctivement son sourire charmeur devant l’objectif.

Moussa Keïta est le jeune frère de Modibo Keïta, le premier président du Mali indépendant.

Il a échappé au coup d’état de Moussa Traoré. Par chance, il se trouvait alors en France. Lui et sa femme, Colette, une Française, ainsi que leurs quatre enfants ont connu l’exil pendant plus de vingt-ans.

Aujourd’hui, entre sorties culturelles et réunions familales, Moussa et Colette vivent au calme dans une jolie maison ombragée du quartier de l’Hippodrome à Bamako.

Moussa Keïta fut professeur de biologie puis ministre de la Jeunesse. Il aurait tout aussi bien pu être historien tant sa mémoire est grande et son éloquence fascinante. Son français est délicieux et riche sans être précieux. Quand il était étudiant à Montpellier, ses camarades de classe sifflaient pour le taquiner quand il prenait la parole.

Moussa Keïta

Mais Moussa Keïta ne parle pas de lui, de ses réussites et de sa glorieuse famille spontanément. Il vient d’une famille « noble », les Keïta, descendants de Soundjata Keïta, le fondateur de l’Empire mandingue. Et comme ses frères et soeurs, il a toujours vécu entouré de griots, là pour parler de lui pour lui.

« Les griots liés à ma famille sont les Koïta. Nous vivions ensemble dans la même concession familiale. Les enfants Koïta grandissaient avec les enfants Keïta. »

Chacun apprend sa place progressivement. « Le griot a plus de libertés que le gentilhomme. Quand le jeune Keïta devient responsable, qu’il atteint l’âge de raison, il ne s’exprime plus en public. Le griot parle pour lui. » En public signifie hors du cercle familial. « Traditionnellement, si j’estime quelqu’un, que je l’admire et que je souhaite tisser avec lui des liens d’amitié, je ne vais pas le voir moi-même. J’envoie quelqu’un pour lui exprimer ce que je ressens. »

Moussa Keïta

Moussa présente le griot comme un média dont les hommes de rang noble ne pourraient se passer. « Un noble ne peut pas se dédire. S’il se trompe et veut revenir sur une parole prononcée, seul le griot peut aller parler pour lui auprès de l’interlocuteur concerné. Seul le griot sait comment tourner les choses pour que cela soit accepté. »

Historien et généalogiste, le griot veille à ce que les valeurs de la famille soient respectées et préservées. « Si un membre de la famille dont il s’occupe s’abaisse en public par ses propos ou par son comportement, le griot pourra le lui faire remarquer, lui dire que ces agissements ne sont pas dignes de son nom. »

Quel est l’intérêt du griot à jouer ainsi les chaperons ? « Etre le griot d’une famille qui à tout instant se montre digne de ses ancêtres, c’est une source de fierté.»

Les ancêtres. Le passé. Les émotions et sensations provoquées quand on les évoque sont pour nous, il me semble, presque impossibles à imaginer. « Nous, Maliens, nous sommes très réceptifs à cela. Nous sommes élevés dans cette oralité. » Après tant d’années, Moussa est toujours aussi ému quand il entend invoquer les noms de ses aïeuls ou chanter les exploits de son illustre ancêtre, Soundjata Keïta. Un état proche de la transe. « Je ne sais plus où je suis, cela me pénètre. Quand j’étais en France, des amis m’ont envoyé une cassette sur laquelle était enregistrée l’épopée mandingue de Soundjata Keïta interprétée par l’ensemble instrumental du Mali. J’ai écouté cela. Je n’ai pas pu manger. » 

Un état exalté qui, dit-il, peut « conduire à faire des bêtises ». Comprendre : dépenser beaucoup trop d’argent.« Donner quelque chose à un tel instant, ce n’est pas pour encourager le griot à en dire plus, c’est pour redevenir maître d’une situation que l’on ne contrôle plus à cause de l’émotion. »

Quand Moussa dit cela, son visage est celui d’un gamin à qui l’on promet un cadeau extraordinaire. Ses yeux brillent. Ses mains s’agitent. Devant cette fébrilité, on ne peut pas le contredire. D’autres « nobles » croisés m’ont semblé pourtant moins candides. Affalés sur leurs chaises, à distribuer des billets à la griotte s’égosillant de façon pathétique devant eux. Ils avaient plutôt l’air d’avoir envie d’en finir.

C’est peut-être cela la classe ici. Moussa Keïta est un gentleman.

Moussa Keïta

* Merci à Matthieu pour ses photos

Partagez cette note avec :
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Live
  • MySpace
  • RSS
  • Technorati
  • Twitthis
  • email

07/12/2009

Laisser un commentaire

Spam Protection by WP-SpamFree Plugin